Il se présente à nous dans cette nouvelle étrange comme un apôtre ou comme un martyr de la charité. Mais ce qui l’anime dans sa tâche, c’est le sentiment qu’il est extraordinaire en la revendiquant et se transforme, suivant son vœu, en une sorte d’Uebermensch du renoncement.
Enfin, et c’est peut-être là l’explication dernière de tant de contrariétés et d’incohérences, toute cette philosophie et toute cette spontanéité ont chez ces vagabonds quelque chose d’enfantin. Ils se croient très blasés sur l’existence, mais leur humeur est primesautière et naïve ; leurs impressions ont une fraîcheur ingénue. Il y a presque toujours dans leur cynisme de la fanfaronnade ou de la timidité ; ils sont plus candides qu’ils ne le pensent.
Ils aiment la nature comme des sauvages et comme des artistes ; ils la goûtent dans sa simplicité et dans son charme quotidien. Ils s’attendrissent de voir « un coin du ciel bleu qui les regarde avec, dessus, deux étoiles : l’une d’elles, grande, brille comme une émeraude ; l’autre, non loin d’elle, est à peine apparente… »
Dans sa solitude muette, la nature leur est une meilleure confidente que les hommes. Ils la trouvent pareille à eux, libre et indéterminée ; ils lui prêtent leurs sentiments les plus divers, les plus tourmentés et même les plus mesquins. Les nuages qui traînent au ciel leur semblent las d’une fatigue analogue à la leur. La mer sourit, comme prise d’une gaieté sans cause et qu’ils connaissent bien, elle se moque, elle crie, elle se désespère, elle souffre d’un obscur émoi. Le vent a froid, il se heurte aux parois des murs avec un gémissement maladif. La steppe, aux fins de jours, s’alanguit de chaleur moite et s’endort.
Quelquefois on dirait que la nature les taquine ; ils entrent en dispute avec elle, ils lui parlent et l’insultent… Émilian Pilaï trouve sa blague vide dans sa poche. Il s’irrite, prend la misérable loque, la retourne et l’examine, et la jette dans la mer. Une vague s’en empare, l’entraîne loin du bord, puis, « ayant vu ce qu’était le cadeau, la rapporte avec indignation sur le sable. — Tu n’en veux pas ? s’écrie avec rage Émilian ; tu la prendras quand même !… — Et, saisissant la pochette mouillée, il fourre une pierre dedans, prend son élan et la lance très loin dans l’eau. »
Mais surtout la nature les charme par sa splendeur. Ils en épient les variations de couleur, ils s’amusent des spectacles qu’elle leur offre. « Konovalov aimait la nature d’un amour profond et muet, qu’il exprimait seulement par l’éclat doux de ses yeux. Et toujours, quand il était dans les champs ou sur la rivière, il entrait en une extase pacifique et caressante qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant. »
Comme des enfants ou comme des artistes, on ne sait s’ils sont puérils ou raffinés. Les deux ensemble. Ils goûtent un plaisir quintessencié à se faire puérils au milieu des choses simples et naturelles. Konovalov et son ami, quand ils allaient se reposer dans les champs, allumaient un feu, bien que ce fût l’été, pour ajouter la joie de la flamme à la beauté du paysage.
Ils sont de grands enfants prodigieux en qui s’agitent des forces fécondes. Ils sont une admirable puissance de rêve et d’action qui souffre du mal de ne pas savoir s’appliquer à la vie.
Ils sont peut-être de l’avenir qui sommeille et qui par instants semble prêt à surgir. C’est ce que des critiques ont vu dans les écrits de Gorki. On a compris qu’en introduisant dans la littérature toute une classe sociale, il ne faisait pas seulement œuvre d’artiste.