Pauvres Uebermenschen dont toute l’ardeur réfractaire n’arrive qu’au vagabondage misérable ! Jamais on n’a vu plus paradoxalement mêlés tant d’orgueil et tant de pauvreté. Ils sont si chétifs et si dénués de tout qu’en réalité, s’ils mentent et volent, c’est principalement pour ne pas mourir de faim. Ils transigent avec leur amour-propre ; ils sont obligés de mendier leur subsistance auprès de ceux qu’ils méprisent et dont ils mettent toute leur ardeur à se différencier. Mais de ces avilissements ils ne s’aperçoivent ni ne veulent s’apercevoir : ils vivent dans une prodigieuse illusion, dont ils ne sont les dupes qu’à moitié, mais dont ils s’appliquent à entretenir en eux la magnifique splendeur. Ils mentent aux autres pour la vie de leur corps, mais pour la vie de leur âme ils se mentent à eux-mêmes. Ils se forgent une chimérique image d’eux-mêmes, agrandie démesurément, somptueuse jusqu’à l’absurde. Au cours d’une épidémie redoutable qui sévit dans la ville, le cordonnier Orlov, infirmier de circonstance, trouve dans cette activité, qui bientôt le lassera, un merveilleux objet d’exaltation pour son ardeur : « Je sens en moi une puissance invincible. C’est-à-dire que si le choléra se transformait en un homme, un héros, en Ilia de Mourom[1] lui-même, je me colletterais avec lui. Viens te battre à mort ! Tu es une force et moi, Grichka Orlov, je suis une force. Lequel de nous l’emportera ?… Et je l’aurais étouffé, et je me serais couché dessus… Et il y aurait une croix dans la plaine et une inscription : Ci-gît Orlov… qui a libéré la Russie du choléra. »

[1] Héros légendaire du cycle épique de Kiev.

Soutenus par de telles imaginations, ils mettent leur arrogance à subir crânement le martyre de leur pauvre vie.


On ne doit pas confondre l’individualisme des vagabonds avec l’égoïsme. Leur conduite est exempte de mesquinerie, il leur arrive à chaque instant de sacrifier leur intérêt à leur orgueil. Ils ont dans la misère d’exquises gentillesses les uns pour les autres, mêlées de brusquerie et de brutalité sans doute, mais d’autant plus touchantes qu’elles se dissimulent sous des dehors plus farouches. Tel ce pauvre diable qui rencontre un jour dans une petite ville une fille perdue, presque une enfant, aussi misérable et affamée que lui. Ils volent ensemble un pain et le partagent. Elle réchauffe chastement son compagnon contre son corps, et tous deux se consolent par le récit commun de leur infortune, par de la sympathie, par de la pitié.

Parfois des scrupules de conscience surgissent en eux si impérieusement qu’après avoir peiné longtemps et affronté de graves dangers pour faire un coup, ils renoncent au bénéfice de leur audace.

Ces actes d’honnêteté tardive ont, dans certaines circonstances, une valeur presque héroïque. Deux misérables, qui se sont associés pour s’entr’aider à ne pas mourir tout de suite, dérobent un cheval, une rosse désolante dont ils ne pourront que vendre la peau. C’est leur dernière ressource ; après cela, plus rien. L’un d’eux est poitrinaire et presque agonisant. Mais bientôt la pensée du paysan qu’ils ont privé de son cheval le hante et lui devient insupportable comme un remords. Il hésite, il craint que la restitution qu’il voudrait faire n’afflige son camarade. Finalement, tous deux se décident : ils n’ont pas le cœur de profiter de leur vol, et le poitrinaire meurt autant de faim que de son mal.

Les sentiments de douceur et de compassion s’unissent en ces vagabonds aux pires instincts de violence et peuvent triompher de leurs passions brutales. Ces accès de bonté simple et de tendresse ingénue sont alors, chez ces forcenés, d’une qualité très délicate. Émilian Pilaï va tuer un homme : du même coup il se vengera et s’enrichira, car la victime qu’il a choisie est riche et l’a exploité. Il n’a ni remords ni hésitation, il guette sa proie. Mais voilà qu’il aperçoit une fillette qui se lamente et veut se noyer, ayant été déçue dans son amour. Il s’intéresse à elle parce qu’elle est frêle et jolie. Il s’approche d’elle, la questionne et s’efforce de la consoler. Il est heureux quand enfin elle sourit. Il oublie son projet sinistre et n’a plus d’autre pensée que de reconduire à ses parents la petite amoureuse. Et quand celle-ci lui propose alors en reconnaissance quelque argent, il refuse par un obscur désir de ne pas gâter la beauté de ce souvenir unique. Cela ne l’empêchera pas de se colleter, tout de suite après, avec un dvornik et de finir la nuit au poste, mais il aura conservé intacte l’image d’une aventure charmante.

Ils ont des générosités et des dévouements singuliers qui, par leur imprévu, leur excès même les feraient prendre pour « d’inconscients chrétiens », si l’on ne s’apercevait aussi qu’ils se gardent jalousement dans une volontaire affirmation d’individualisme. Konovalov a rencontré dans une maison de débauche une fille qui lui a paru jeune, fraîche et tombée là par malchance. Il a quitté presque aussitôt la ville où elle était ; Capa ne lui a laissé ni regret sentimental, ni voluptueux souvenir. Mais il lui a promis, dans un moment d’attendrissement, de la tirer de son bouge. Il lui envoie de l’argent, le peu d’argent qu’il gagne à grand’peine, espaçant ses générosités quand il se grise trop, et puis se remettant à la tâche, se reprochant cette interruption de son œuvre de rachat. Il veut faire une chose belle en relevant une fille au niveau d’une créature humaine. Il ne réfléchit pas davantage. Mais Capa s’est figuré que, si Konovalov la libérait, c’était pour l’épouser. Elle débarque donc un beau jour chez son ami, et, pleine de confiance, se présente à lui comme la fiancée attendue. C’est une étrange révélation pour Konovalov. Cette tournure imprévue que prennent les choses le contrarie extrêmement et le révolte. On empiète sur sa liberté. « Voilà Capa, ce qu’elle a imaginé : — Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, dit-elle, être ton chien… — C’est tout à fait saugrenu !… Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte ; pense, comment pourrais-tu vivre avec moi ? Primo, je suis un ivrogne ; secundo, je n’ai pas de foyer ; tertio, je suis un vagabond et ne peux tenir en place… et encore bien d’autres choses ! » Capa, déchue de son rêve d’installation, retourne à sa mauvaise vie. Konovalov le sait, il le regrette, il lui aurait plu que sa bonne intention réussît, mais il a le sentiment absolu que cela ne dépend pas de lui : l’idée de payer de sa liberté ne saurait lui venir… Son argent, son travail, tant qu’on voudra, mais la personne même de Konovalov, jamais. Sa philosophie n’aboutit pas au sacrifice de soi. C’est à chacun de faire sa vie, nulle individualité n’a le droit d’absorber les autres. Le devoir de charité compatissante est limité par le devoir de défense personnelle.

Un autre vagabond, qui est sans doute Gorki lui-même, dans une de ses nouvelles, s’élève à un degré supérieur de charité. Il a trouvé dans un port une espèce d’être misérable que le sort a jeté là, trop fainéant pour travailler et trop bête pour retrouver son chemin vers les propriétés de son père, d’où l’ont chassé de louches aventures. Il n’attire pas la sympathie, il n’a rien pour séduire ou pour apitoyer. Mais Gorki se dévoue simplement parce que cela lui plaît. Il n’a plus d’autre but immédiat dans la vie que de servir cet inconnu. Celui-ci est paresseux : il travaillera pour lui ; celui-ci a un appétit féroce : il lui abandonnera sa part ; celui-ci devient chaque jour plus exigeant, plus brutal et plus capricieux : rien ne rebutera le bienfaiteur acharné, ni les injures, ni les mensonges, et, plus il reconnaîtra l’indignité de son obligé, plus il mettra d’entêtement à se sacrifier. Cela l’agace, le fatigue, lui devient odieux ; mais il s’exalte à la besogne, parce qu’il se sent volontaire en l’acceptant.