Ce qui les caractérise surtout, c’est une immense avidité de vivre, un insatiable désir de goûter toute la volupté, toute la souffrance même, puisqu’elle est une des formes de la vie. La torpeur seule est contraire à leur vœu.


En dépit de tout leur désordre, ces vagabonds sont très soucieux de l’arrangement moral de leur existence. Ils ont un code impérieux de maximes reliées entre elles par une idée profonde, auxquelles ils obéissent d’autant plus rigoureusement que ce sont les aspirations mêmes de leur âme qu’ils ont ainsi transformées en une doctrine de vie. Leur éthique se résume dans un individualisme radical et très conscient de lui-même. En vertu de cet individualisme, ils conçoivent comme le premier devoir le rejet de tout esclavage et de toute contrainte : ils rompent avec toute organisation sociale qui les entraverait, et le départ pour le vagabondage leur apparaît donc comme le premier acte logique d’une personnalité libre.

Près d’une haie, au bord d’une route, dans la brume du petit jour, deux voix échangent des paroles d’adieu : « N’insiste plus, Motria, je ne resterai pas, il n’est pas en ma puissance de rester. Je partirai. — Et moi, que ferai-je sans toi ? — Eh ! Motria, plusieurs filles déjà m’ont aimé, et je leur ai dit adieu. Elles se sont mariées. Il m’arrive parfois d’en rencontrer une ; je regarde, je n’en crois pas mes yeux : est-ce celle-là que j’ai caressée ? Aïe, aïe !… Non, Motria, ce n’est pas mon sort de me marier : je ne changerai ma destinée ni contre une femme, ni contre une maison. Je suis né, dit-on, sous une haie et c’est ainsi que je mourrai probablement. Je m’ennuie à la même place. — Et moi ? — Toi, je te laisserai ici, tu épouseras le veuf Tchekmariev : c’est un brave moujik. Moi, j’irai mon chemin, toi le tien, comme le voudra le sort. A quoi bon tant causer ? Embrasse-moi encore une fois, ma colombe. — Oh ! mon Kousia ! — Nous nous sommes rencontrés par amour, et maintenant il est temps de nous quitter avec amour. Tu dois vivre, et moi aussi. Il n’est pas juste de nous entraver. Il faut vivre comme ceci et comme cela, de toute la largeur de la vie. Et toi, tu geins, petite sotte. Souviens-toi, plutôt ; était-ce doux, nos baisers ? Eh ! toi… »

Un peu plus tard, il ajoute impérieusement : « Il ne faut pas discuter avec son âme ; quand on va contre soi-même, on est perdu. »

Toute la morale des vagabonds tient dans cette maxime : Conforme ta vie à ton être, réalise toutes les puissances de ton individualité propre. Mais ils se perdent dans la diversité de leurs aspirations confuses : « Si j’avais pu savoir ce que je veux !… dit Malva. J’ai toujours envie de quelque chose. Je veux… quoi ? Je ne sais pas. Parfois, je voudrais sauter dans un bateau et aller sur la mer, loin, loin… Et, d’autres fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies qui tourneraient, tourneraient devant moi. Je les regarderais et je rirais… Tantôt j’ai pitié de tout le monde et surtout de moi-même ; tantôt je voudrais tuer tout le monde et puis moi-même… d’une mort horrible. Et je m’ennuie. »

En face de ce qu’il faudrait faire et qu’ils ne distinguent pas nettement, ils éprouvent un pénible sentiment d’incertitude et de désarroi : « Il manque quelque chose à mon âme, dit Konovalov, de la force, peut-être ? Non ! simplement quelque chose, et voilà tout… As-tu compris ? »

Aussi, dans leur incapacité de régler leur vie, plusieurs vont-ils jusqu’à rêver d’une impérieuse organisation qu’on leur imposerait, de lois qu’un homme très fort leur dicterait : car, à tout prix, « il faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions… Nous sommes des êtres à part et nous n’appartenons à aucune série. Nous méritons un compte à part… des lois très sévères ! »

Mais presque tous s’en tiennent à la partie négative de leur éthique, à la rébellion. Ils voient plus nettement ce qu’il y a de mauvais et ce qu’il faut briser que ce qu’il serait utile de créer. Leur vanité s’exaspère à ce nihilisme forcené. Ils se croiront grands de s’être isolés et n’auront plus d’autre passion que de vivre incessamment au point de se sentir exaltés par la vie. « Vis et attends que la vie te brise, et quand la vie t’aura brisé, attends la mort. »

Ils se posent vaillamment en face de la vie, avec la joie de la dompter et de la maîtriser. Ils ont passionnément confiance en eux-mêmes et, malgré tous les échecs, ils se savent des héros. Qu’ils arrivent ou non à réaliser la formule individuelle de leur être, ils ont conscience de dominer la vie par leur seule volonté d’être plus forts et plus hardis qu’elle. Ils ont la conviction d’être supérieurs aux maximes que d’autres ont faites pour leur usage propre ou bien acceptent par lâcheté. Ils méprisent les lois courantes et les violent avec désinvolture. A l’occasion ils voleront, pilleront, mentiront, se manifestant ainsi comme des hommes libres.