Cette complexité de caractère, dont on a peine à noter toutes les nuances, provient, chez ces hommes incultes, d’une indéfinissable inquiétude. Ils sont infiniment peu dogmatiques ; on ne peut même pas dire qu’ils recherchent une certitude ; ils semblent plutôt des esprits où les idées jouent indéfiniment sans se préciser ni se fixer. Nulle part, peut-être, ailleurs qu’en Russie, l’homme n’est aussi tourmenté par son âme. Il est en proie à des chimères troublantes qu’il ne réussit pas à écarter. Sa vie n’est pas exigeante : du pain, un peu de tabac et d’eau-de-vie, un chaud vêtement d’hiver, fût-il troué ; mais il a besoin de nourriture divine : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme. » Et le malaise de son esprit se transforme aisément en mysticisme.

La Russie entière est sillonnée de troupes de pèlerins, qui cheminent vers les villes saintes, Kiev, Moscou, parfois même le mont Athos ou Jérusalem. Le projet d’un pèlerinage occupe souvent toute une vie. Ou bien on se met en route subitement, sans autre soutien qu’une foi naïve et forte. On mendiera, on cherchera au hasard le pain nécessaire, on ne sentira pas la fatigue. Avec des rêves et des hallucinations, on fera la longue route, heureux si l’on arrive en fin de compte à baiser un saint reliquaire. Le tourment religieux est si vif dans les villages que certains vagabonds n’hésitent pas à l’exploiter ; ils prennent une voix onctueuse, émaillent leur langage de textes évangéliques, s’appliquent à des phrases rusées et doucereuses. Cet élément est le plus dangereux : « Il empoisonne la campagne, toujours affamée du divin ».

Cette même inquiétude d’esprit se manifeste par un amour intense et presque maladif de la musique. La musique passe à chaque instant dans toute l’œuvre de Gorki et l’emplit de son émoi. Elle s’accorde avec toutes les nuances de la tristesse, et non seulement avec tels chagrins précis dont on sait les motifs, mais avec cette exaspération d’ennui, cette frénésie de l’âme que les mots trop définis, que les cris trop élémentaires ne rendraient pas, mais qui trouve dans la souplesse d’une mélodie son expression immédiate et totale. L’âme vagabonde s’y épanche avec son désespoir… Trouble douloureux, agréable parfois comme peut l’être le vertige par son excès même, et qu’on goûte comme une exaltation mortelle et délicieuse. Cet enivrement de la musique, on en souhaite passionnément le paroxysme quand une fois on est pris par sa fièvre affolante : et de loin on le redoute comme une douleur trop grande dont on sera secoué.

Konovalov, le vagabond malade d’ennui, a peur, s’il chante, de provoquer une rechute de son mal. Il sait l’état où la musique va le mettre, l’angoisse dont elle le torturera ; il veut attendre, pour avoir recours à elle, que la crise se soit annoncée. « Je chante… mais cela me prend par moments, par périodes. Je commence à m’ennuyer et alors je chante. Et si je chante, je deviens triste… Ne me parle pas de cela, ne me tente pas. Et toi-même, chantes-tu ? Ah ! quelle histoire ! Attends plutôt jusqu’à ce que j’y sois… Puis nous chanterons tous les deux. Ça va ? »

La musique populaire russe est terrible pour l’âme alarmée. Presque toujours mélancolique, elle se traîne en lentes mélopées, avec, à la fin de chaque strophe, une longue note déchirante.

Des viveurs en fête naviguent un soir sur la Volga. Une femme va chanter ; dans cette prochaine explosion de la musique il y a quelque chose de redoutable dont on s’inquiète. Et quand elle chante, en effet, c’est à la fois beau, farouche, et frémissant, la lamentation d’une souffrance atroce du cœur, une plainte ardente, le râle d’un désespoir morne ; cela brûle et cela pleure, cela crie et se désole.

Un des héros de Gorki, un meunier, surprend en lui-même les symptômes d’une insupportable détresse morale et cherche un remède à son ennui. Il rencontre un vagabond, ancien ouvrier de fabrique, mutilé des deux bras, qui se charge de lui procurer la sensation vive qu’il désire. C’est dans la salle étroite, enfumée, pleine de vapeurs d’alcool, d’un petit cabaret ; et voilà l’estropié qui commande aux camarades attablés : « Chantons ; il faut commencer par de la tristesse pour mettre l’âme au point, pour la rendre attentive… Il faut lui jeter comme amorce une chanson triste. Elle s’arrêtera : alors on peut lui jeter d’autres musiques ardentes, pour qu’elle brûle. Brûlez l’âme, elle tressaillira ; alors tout marchera. Ce sera une fureur. Elle veut quelque chose et en même temps ne veut rien ! La tristesse et la joie. Tout rayonnera de toutes les couleurs. » Kostia, un jeune ouvrier poitrinaire, pâle d’émotion, commence d’une voix brisée. Il chante comme s’il sanglotait, comme s’il allait s’arrêter. Mais, avant que la note s’évanouisse, un profond contralto de femme, rêveur et accablé, surgit. La voix résonne, égale, désespérément tranquille, et à cause de cela plus émouvante encore. Puis une troisième voix, celle de l’estropié, se mêle aux deux premières, haute, souple, tremblante, comme un écho des autres voix, comme une ombre gémissante, prononçant les voyelles seules des mots. Et la voix de femme, basse, égale et épaisse, était semblable à une large bande de velours qui serpentait dans l’air avec, dessus, comme des fils d’or et d’argent, la voix de Kostia et celle de l’estropié… Les trois chanteurs chantaient, hypnotisés par leurs voix qui résonnaient tantôt lugubres et passionnées, tantôt semblables à une prière de repentir, tantôt tristes et douces comme la douleur d’un enfant, tantôt remplies de désespoir ou d’angoisse comme toute belle chanson russe. Les sons pleuraient et voguaient, il semblait qu’ils allaient s’éteindre, mais ils renaissaient, ravivaient la note mourante, la soulevaient de nouveau dans l’air ; là elle se débattait, puis tombait. Le fausset de l’estropié soulignait cette agonie. Et la fille chantait et Kostia sanglotait, et on eût dit qu’il ne devait jamais y avoir de fin à cette chanson dolente et suppliante, récit de la recherche du bonheur par l’homme sans famille… « Frères, cria le meunier, c’est assez ! Au nom du Christ, c’est assez. Vous avez transpercé mon âme. C’est assez de tristesse ! Vous avez touché mon cœur malade… C’est comme des charbons ardents en moi, ma tristesse ! Que vais-je faire ? »

Le meunier sort de là anéanti, l’âme toute pantelante.

Les vagabonds sont tourmentés d’un obscur amour de la souffrance. Ils éprouvent comme une âpre jouissance à sentir leurs nerfs déchirés. Et non dans un esprit de mortification comme ces héros de Dostoïevski et de Tolstoï qui font de la souffrance une mystique religion de rachat : il y a de l’orgueil dans leur désir de douleur, une sorte de défi passionné. Ils veulent souffrir pour souffrir et pour être forts contre la douleur. En outre, ils s’intéressent infiniment à eux-mêmes et s’épient avec une curiosité maladive. Ils sont doués d’une singulière faculté d’analyse ; la manie du dédoublement atteint même parfois chez eux à la hantise. Ils s’interrogent et s’observent, et s’étonnent de se trouver tels. Sans doute, ils n’arrivent pas à se débrouiller dans la complication de leur sensibilité ; mais, s’ils n’aboutissent qu’à reconnaître l’essentielle obscurité de l’âme et tout l’inconscient dont elle est noyée, ils éprouvent un trouble vaniteux à se perdre dans cette richesse désordonnée d’eux-mêmes.