Même une fois qu’il s’est joint aux vagabonds, le paysan se reconnaît parmi ses compagnons. Des souvenirs lui restent du village et des champs… Quand Tiapa, pauvre diable à moitié difforme, qui gagne son pain à ramasser de vieux chiffons, voit un ami lire le journal, il tend sa main crochue et dit : « Donne. — Pourquoi ? — Donne, peut-être y parle-t-on de nous. — De qui ? — Du village ! » On se moque de lui, on lui jette le journal. Il le prend et lit que dans tel hameau la grêle a gâté les moissons, que dans un autre trente masures ont brûlé, que dans un troisième une femme a empoisonné toute une famille ; en un mot, tout ce qu’on a l’habitude d’écrire au sujet de la campagne et qui la représente comme uniquement malheureuse, bête et méchante. Tiapa lit tout cela et mugit sourdement, exprimant, par ce bruit, de la pitié et du plaisir…
Tels sont ces va-nu-pieds, anciens moujiks déserteurs du village, et qui, tout en le reniant, se le rappellent encore, soit pour le regretter, soit pour le maudire, les deux peut-être suivant l’heure, mais sans esprit de retour.
Ce ne sont pas seulement des circonstances matérielles, des catastrophes ou des échecs divers qui, rejetant les individus hors de leurs classes originelles, font les vagabonds. Il y a quelque chose d’autre, de plus essentiel et de plus intime qui les suscite, qui les exalte et qui est proprement l’état d’âme vagabond. Certains naissent avec des âmes de vagabonds comme d’autres avec des âmes de boutiquiers ou de fonctionnaires. Au fond d’eux-mêmes il y a l’ennui. C’est l’ennui qui les empêche de demeurer nulle part, d’être nulle part établis à poste fixe. Ils sont constamment jetés à la recherche, sans cesse déçue mais acharnée, de la place où ils se plairaient. On dirait qu’ils s’imaginent qu’ils la trouveront une fois, à force de l’avoir quêtée : or, ils savent bien que cette espérance est chimérique, ils n’ont pas cette espérance ; ils ne cherchent pas et tout se passe comme s’ils cherchaient, parce qu’il faut bien tromper un insatiable instinct qui n’est pas moins impérieux pour se sentir vain.
L’immense Russie souffre de l’ennui, et de cette maladie Gorki a noté les manifestations multiples et douloureuses avec une remarquable clairvoyance. Étrange maladie, désarroi nerveux, spleen chronique, qui pénètre jusque dans les masses profondes de la population, atteint les forces vitales des plus humbles, des plus besogneux.
L’ennui ne résulte pas toujours d’une éducation subtile et de la fatigue du luxe ; toutes les créatures humaines, en proie au mal de vivre, sont soumises à l’ennui. Le désœuvrement, il est vrai, en favorise l’éclosion, tandis que l’activité distrait l’homme de lui-même. Mais le désœuvrement est grand en Russie, et jusque dans le peuple. A la campagne, on a bien des jours de chômage : beaucoup de saints à célébrer, des anniversaires impériaux à observer, des fêtes de village longues et ruineuses interrompent fréquemment le travail. En outre, des hivers de huit mois, pendant lesquels le moujik n’a d’autre ressource que de se terrer dans son gîte sans lumière, lui donnent des loisirs forcés, des loisirs d’ennui.
Le paysage même qu’il a sous les yeux n’est pas de nature à l’égayer : d’immenses plaines, aussi monotones sous la verdure d’été que sous la neige, à peine éveillées de quelque gaieté dans le bref printemps, et longues, indéfinies, sans horizons nets, sans lignes précises, sans ornements qui amusent le regard par leur fantaisie, et désespérantes d’uniformité.
Il faut noter enfin que la dureté du climat, les soudaines arrivées de neige, les alternatives de sécheresse et de pluies continues mettent le travailleur du sol dans un état de perpétuelle incertitude. Il est en butte à des hasards contre lesquels son activité ne ferait rien. Il tombe dans l’inertie. Ce fatalisme se retrouve, d’ailleurs, dans tous les détails de la vie russe. Tout est organisé comme si quelque chose d’implacable et de nécessaire dominait les forces humaines et devait les dominer : aux fatalités naturelles s’ajoutent les dures lois sociales qui augmentent le vague sentiment de l’oppression. Comme si tout mouvement devait être limité par un obstacle, on n’essaye pas de lutter, on se soumet. Toute cette race est écrasée par un dogme inconsciemment accepté de non-résistance. Pour le paysan, le fatalisme tourne à la paresse.
Cet ennui pousse jusqu’à l’intensité la plus aiguë la souffrance d’une douloureuse inadaptation à la vie : « Je suis un être à côté de la vie, dit l’un d’eux. Et pas seulement moi, mais bien d’autres. Nous sommes des gens à part et nous n’entrons pas dans l’ordre de la vie… Qui est fautif envers nous ? C’est nous-mêmes qui sommes fautifs envers la vie, parce que nous n’avons pas la joie de vivre. Nos mères nous ont enfantés dans une mauvaise heure, voilà tout. » Cette conviction est réfléchie : elle vient de la constatation froide d’un désaccord entre toute règle sociale et les velléités inquiètes des individus. Elle peut aboutir à une tristesse résignée ou au désespoir chez les plus simples, qui n’ont pas une suffisante énergie pour s’accepter eux-mêmes avec confiance tels qu’ils sont. Mais chez d’autres elle tourne à l’orgueil. Ils tirent gloire de sentir leur inaptitude à la vie, parce qu’au lieu de s’en croire responsables ils en font retomber la faute sur la vie. Ils ne se déclarent pas impuissants à vivre, mais ils déclarent la vie incapable de les contenir : « La vie est étroite et je suis large ! » Ils raisonnent ainsi : « Il y a ici-bas une catégorie de gens qui sont nés probablement du Juif Errant. Leur originalité consiste en ce qu’ils ne peuvent jamais trouver une place sur terre pour se fixer. Ils ont une démangeaison de quelque chose de neuf… Ceux qui sont mesquins souffrent d’ennuis mesquins : parce qu’ils ne peuvent trouver un pantalon à leur goût, ils sont malheureux. Ceux qui sont grands ne trouvent d’apaisement en rien, ni dans l’argent, ni dans les femmes, ni dans les honneurs… On n’aime pas ces gens-là : ils sont arrogants et difficiles à vivre. » D’autres encore, par une sorte de défi, en viennent à considérer leur sort comme un spectacle singulier, presque comique, et plaisant même dans sa tristesse. Ils en rient et, comme à plaisir, ils en perfectionnent encore l’incohérence ; cela leur devient un jeu sinistre et spirituel, une sorte d’esthétique burlesque et raffinée.
Un des personnages de Gorki offre un bon échantillon de ces humoristes. C’est Semka, grand gaillard râblé, qui se souvient d’avoir été jardinier et qui, par un caprice du sort, est devenu principalement ivrogne. Il a le mot pour rire. Il trouve de jolis jurons et, pour ses camarades, des surnoms pittoresques. Dans les pires moments de détresse et de labeur, il a des manières d’envisager la destinée, à moitié graves, à moitié narquoises. Et c’est le plus souvent aux dépens de sa propre misère qu’il exerce son ironie. Un jour qu’il était occupé, avec d’autres, à curer un égout, le voilà tout à coup qui s’arrête et, comparant cette besogne particulière à l’universelle activité du Cosmos, entre dans un doute profond touchant l’intérêt qu’il peut bien y avoir à nettoyer cet endroit malpropre. Il se croit fait pour de plus beaux destins ; aussi raille-t-il avec amertume l’erreur du sort : « Creuser un trou… mais pourquoi ? Pour les eaux sales ? Comme si l’on ne pouvait pas les verser simplement dans la cour. Ça sentirait mauvais ? On dit ça par désœuvrement. Jette, par exemple, un concombre salé. Pourquoi sentirait-il, s’il est petit ? Il restera un jour, et puis plus rien : il aura pourri. Voilà ! Tandis que, si on jetait un homme mort au soleil, effectivement ça sentirait. Parce que ça c’est une grande horreur !… » Ainsi le rêve et la philosophie se mêlent chez lui à la brutalité.