Aristide Kouvalda, ancien capitaine, après des déchéances multiples, est provisoirement le patron d’un asile de nuit qu’il vient d’installer dans un faubourg « à l’intention des gens dont la ville ne veut plus parce qu’ils sont ivrognes ou pour quelque autre raison aussi valable ». Il n’écorche pas ses hôtes, ne leur prenant que deux copeks la nuit ; ils sont pour lui des compagnons de misère autant que des clients. Il plaisante et boit avec eux, mais cette familiarité ne l’empêche pas de mener la bande tambour battant. Il sait reprendre, dès qu’il le faut, ses habitudes de commandement. On l’appelle le capitaine ; il a gardé sa casquette militaire, dont la visière, d’ailleurs, s’est détachée : c’est tout ce qui lui reste de son grade, mais son prestige dure. Il traite les gens avec rudesse et les malmène avec bonhomie. « Si tu as l’habitude de manger tous les jours, voici en face un cabaret. Mais il vaut mieux que tu perdes cette fâcheuse manie. Tu n’es pas un monsieur, que diable ! alors, pourquoi manger ? Mange-toi toi-même, vaurien ! » Il s’institue leur conseiller et tâche de les faire profiter de son expérience : « Arrange-toi pour avoir un bon pantalon. Ainsi, tu iras loin, marche ! Tant que j’eus, moi aussi, un pantalon convenable, je jouai à la ville le rôle d’un honnête homme ; mais quand mon pantalon s’en est allé, je m’en suis allé, moi aussi, dans l’opinion du monde. »
Bien différent, plutôt humble, plein de douceur et de bonté dans son abaissement, est cet étrange bonhomme que les gamins appellent familièrement Philippe. Il avait été professeur, et, à la suite d’une histoire, s’était fait chasser de son collège. Il avait essayé ensuite de tous les métiers et finalement était tombé dans l’ivrognerie. Mais il subsistait en lui une sorte de touchante affection pour les enfants. Au lieu de dépenser tout son argent en eau-de-vie, il en réservait de quoi leur acheter du pain, des œufs, des pommes et des noix ; il leur faisait ces petits cadeaux en silence et avec humilité, comme s’il craignait que ses paroles d’être avili les salissent ou leur fissent du mal.
Le diacre Tarass, interdit pour débauche et pour ivrognerie, transformé maintenant en vagabond, a conservé, à travers tout, l’ineffaçable empreinte de son état ecclésiastique. Il est pour le moment scieur de planches sur la rivière. Il danse admirablement, il conte encore mieux, et les récits qu’il fait sont de sa fabrication. Il emploie le langage le plus cynique ; mais ses héros habituels sont les saints du paradis, des rois, des généraux et des prêtres. L’auditoire le plus blasé crache de dégoût tout en écoutant avidement les histoires salement fantastiques qu’il débite, l’œil mi-clos et le visage impassible… L’imagination de cet homme, nourrie de pieuses légendes, déborde en facéties grossières d’une incroyable abondance ; il pouvait inventer du matin jusqu’au soir et jamais il ne se répétait.
Parmi les vagabonds, Gorki représente, comme particulièrement avilis et dénués de tout sentiment moral, ceux de ses personnages qui proviennent d’une classe sociale plus élevée. Ils n’ont pas été lancés dans le vagabondage par un instinct de liberté, mais plutôt c’est leur paresse, leur lâcheté qui les a rendus incapables de se faire une vie régulière. Ils sont volontiers fainéants et sans scrupules, ne se risquent pas aux métiers durs ni aux entreprises dangereuses, et préfèrent utiliser, par exemple, leurs charmes physiques ou leur adresse, pour exploiter avec profit les passions ou les ignorances des gens qu’ils rencontrent. Gorki les méprise et, si son fatalisme l’empêche de s’emporter contre eux, du moins il ne perd pas une occasion, dans les récits où ces déclassés interviennent, de les dissocier des vrais vagabonds de nature. Son antipathie à leur égard se révèle par mille détails, par la manière dont il les traite, les actes qu’il leur attribue. Dans la Steppe, trois vagabonds vont de compagnie, réunis momentanément par la nécessité. Un meurtre est commis. Par qui ? par le seul des trois qui ait reçu quelque éducation libérale, un ancien étudiant.
Bien que, pour une bonne part, les vagabonds se recrutent parmi les paysans, il y a évidemment entre ces deux classes une opposition radicale et une hostilité naturelle. Le vagabond méprise ces gens rangés, qui vivent misérablement de ce qu’ils possèdent : « Je ne les aime pas, dit Serejka, ce sont des drôles ; on leur donne du pain et tout. Ils ont une municipalité qui fait tout pour eux. Ils ont de la terre et du bétail. J’ai été cocher d’un médecin de campagne ; alors je les ai vus, les paysans. Puis, je fus longtemps chemineau. Quand j’arrivais dans un village et que je demandais du pain : « Hé là ! qu’es-tu ? que fais-tu ? donne ton passeport. » On m’a battu plus d’une fois ; tantôt parce qu’on me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans raison aucune. On m’a mis en prison… Ils gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien qu’ils aient une attache à la terre. Et une municipalité ! — Qu’est-ce que la municipalité ? demande Malva. — La municipalité ? Que le diable l’emporte, si je le sais. C’est fait pour les paysans, c’est leur conseil, laisse ça ! » Le vagabond n’aurait pu s’accommoder à cette existence étroite ; mais aux heures d’ennui et de découragement, il pense pourtant avec un peu d’amertume et de respect à ce calme, à cette sécurité. Dans les hasards d’une entreprise trop dangereuse, le souvenir de la vie au village s’idéalise. Les tristesses s’en atténuent, et la douceur de posséder un gîte sûr sourit au misérable : « Tu as ta maison, elle ne vaut pas cher, mais elle est à toi. Tu as ta terre, il n’y en a qu’une poignée, mais elle est à toi. Tu as ta poule, ton œuf, ta pomme, tu es roi sur ton bien ! »
Il affecte alors plus que jamais de haïr ces « mangeurs de terre », trop bêtes ou trop mesquins pour risquer l’aventure, et, s’il déteste les paysans, c’est qu’ils lui sont un reproche constant de sa folie. Il suffit d’une audace heureuse pour que l’ivresse de la liberté le rejette dans l’orgueil de son indépendance.
Les paysans, de leur côté, abominent le vagabond parce qu’ils le redoutent, peut-être aussi parce qu’il les tente. Mais surtout cette vie au jour le jour, sans principes et sans domicile, ne peut que révolter leur instinct conservateur. Et si quelques-uns abandonnent leur isba pour la grand’route et vont grossir la bande des va-nu-pieds sans feu ni lieu, c’est que l’état économique et social de la campagne russe les y oblige. La terre ne produit pas assez : dans certaines régions, le sol manque, le développement de la population nécessite trop de morcellements, et puis on travaille mal. Le moujik est ignorant, il a peur de toute innovation, et le capital lui ferait défaut pour lui permettre d’améliorer son outillage, même s’il se défaisait de la méfiance que lui inspirent les progrès de la culture moderne. Il y a de très fréquentes famines ; dans certaines régions, même, elles semblent s’installer d’une manière chronique : chaque année, on signale, sur quelque point du territoire, des gouvernements entiers frappés de disette. Enfin, les impôts sont écrasants.
Dans ces conditions, voici ce qui se produit. Les hommes valides ne restent aux champs que le temps indispensable aux travaux de labourage, d’ensemencement et de moisson, que la brièveté du printemps et de l’été dans la plus grande partie de la Russie oblige à faire très vite. Aussitôt après la récolte, ils s’en vont chercher un emploi dans les villes, comme cochers, dans les usines, dans les ports, comme haleurs ou débardeurs. Ainsi se forme une sorte de population mobile de demi-vagabonds qui n’ont plus qu’une attache incertaine à l’isba familiale. Il arrive fréquemment que dans leurs migrations ils oublient la famille absente et le village déserté. Les villes sont pleines de tentations. Avec leurs compagnons de hasard ils prennent de nouvelles habitudes, plutôt relâchées, rapidement destructives de tout ce qui constituait naguère leur vie organisée. Entre le paysan migrateur et le vagabond, la transition est facile et naturelle.
Dans une de ses nouvelles, Malva, Gorki nous offre deux types caractéristiques de paysans qui deviennent des vagabonds insensiblement, sans presque s’en douter, par la force des choses. L’un d’eux est Vassili. Quand il quitta le village, il avait bien l’intention d’y revenir. Il s’en allait gagner un peu d’argent pour ses enfants et pour sa femme. Il trouva à s’employer dans une pêcherie ; la vie était facile, les camarades joyeux garçons, ivrognes et débraillés. Une femme passa par là dont il s’éprit. Il resta. Il envoyait d’abord de petites sommes aux siens. Ensuite, dans son souvenir, le village devint une chose plus lointaine, plus indifférente, moins réelle. Il se déshabitua d’y penser. Son fils Iakov vint pour le chercher et pour se procurer, lui aussi, du travail pendant une saison. Il avait bien une âme de paysan, celui-là. Un jour, devant la mer immense, il s’écrie : « Si tout cela était de la terre, de la terre noire, et si l’on pouvait la labourer ! » Puis il est saisi comme les autres par l’attrait de la vie facile et libre, son cœur se désaffectionne peu à peu ; on sent qu’il se déracine et que jamais Iakov ne retournera maintenant au village.