Artème, un vagabond venu on ne sait d’où, est l’idole de toutes les femmes du port et la bête noire de tous les hommes. Sa beauté et sa force le rendent aussi redoutable que séduisant. Mais, un soir, ses ennemis l’attirent dans un traquenard, le frappent et le laissent pour mort. Un pauvre juif, Caïn, abject et méprisé, le secourt. Artème, touché de reconnaissance, déclare à son sauveur que dès lors il le protégera, lui parlera devant tous et le reconnaîtra pour son ami. Une ère nouvelle de paix et de sécurité commence pour le malheureux. Mais cela ne dure guère. Au bout d’un mois, Artème lui annonce qu’il est à bout de son dévouement, que cette amitié forcée lui pèse et l’accable ; la vie ancienne reprend pour les deux hommes, toute d’indépendance vaniteuse pour Artème et de sordide misère pour Caïn.

Comme on le voit, il n’y a guère d’événements dans ces récits, la peinture des caractères y est tout. Les personnages s’y manifestent tout entiers par les plus simples de leurs actes, de leurs gestes, de leurs paroles.

Le style, malgré des négligences et des imperfections, est merveilleusement adapté au sujet ; très vigoureux, mais souple, il se diversifie suivant l’occasion et tantôt exprime toute la rudesse et toute la grossièreté qu’il faut, tantôt, poétique et riche en couleurs, arrive presque au lyrisme. Il étonne par son inégalité, suivant dans ses alternatives l’humeur de l’écrivain. Il est souvent diffus et long dans le calme et se relève soudain comme fouetté par une émotion forte. Il s’égaie d’images multiples d’une agréable fantaisie. La phrase manque un peu de préméditation ; on la sent improvisée, mais toute chaude aussi de la pensée qui l’anime. Il n’y a pas là de clichés, de locutions mortes. Tout cela est neuf, révélateur et frémissant de sensation vive.

C’est une des choses qui charment le plus chez Gorki que cette absence des procédés littéraires connus. Les habiletés courantes, les méthodes usées, tous les trucs en désuétude, n’avaient pas leur emploi dans cette œuvre ingénue où l’écrivain ne s’inspire que de lui-même et de la réalité. Il n’a pas eu, comme d’autres, à faire effort pour se distinguer de ses prédécesseurs et ce n’est pas du vieux qu’il rajeunit, mais c’est du neuf qu’il crée avec une étonnante audace.

Tout ce qu’il raconte, Gorki l’a vu. Tous les paysages de terre ou de mer qu’il décrit, il les a observés au cours de son existence aventureuse. A chaque détail de ce décor se rattache pour lui quelque souvenir de détresse ou de souffrance. Ce vagabondage a été le sien. Ces vagabonds ont été ses camarades, il les a aimés ou haïs. Aussi l’œuvre est-elle toute palpitante de ce qu’il y a mis de lui-même sans presque y songer. En même temps, il sait se détacher de son œuvre ; les personnages qu’il y introduit vivent de leur vie propre, indépendante de la sienne, avec leur caractère particulier, leur manière à eux de réagir contre la commune misère. Nul écrivain n’eut davantage le don de l’objectivité, tout en se mêlant intimement à son œuvre.

S’il a pu résoudre ce problème d’une création à la fois impersonnelle et passionnée, c’est qu’il n’y a pas eu dans son existence deux époques successives pendant lesquelles il aurait d’abord agi, puis se serait souvenu : ce dédoublement a été chez lui perpétuel.

Aussi donne-t-il à ses vagabonds un air de frappante vérité. Il ne les idéalise pas ; la sympathie que lui inspirent leur force, leur courage et leur esprit de liberté ne l’aveugle pas. Il ne dissimule ni leurs défauts, ni leurs vices, leur ivrognerie, leur vantardise. Il est sans complaisance pour eux et les juge avec clairvoyance. Il peint la réalité, mais sans en exagérer non plus la laideur. Il n’évite pas les scènes pénibles ou grossières ; mais dans les passages même les plus cyniques il ne révolte pas, parce qu’on a la certitude qu’il veut seulement être véridique, et non émouvoir par des moyens faciles. Simplement il constate que les choses sont telles, et qu’on n’y peut rien faire, et que cela dépend de lois immuables. Aussi toutes ces tristesses, jusqu’aux plus horribles, les accepte-t-on comme la vie même. Gorki n’aperçoit en ses personnages qu’un spectacle naturel : il a vu la passion les secouer ainsi que le vent soulève les flots et le rire passer sur leurs âmes ainsi que le soleil perce à travers les nuages. Il est, dans la meilleure acception du terme, et sans effort, un réaliste.


L’introduction des vagabonds dans la littérature est la grande innovation de Gorki. Les écrivains russes s’étaient intéressés d’abord aux classes cultivées de la société ; puis ils étaient allés jusqu’au moujik. La « littérature du moujik » prit une importance sociale. Elle eut une influence politique et ne fut pas étrangère à l’abolition du servage. Elle démontra la valeur de toute une classe vivace et puissante dont on devait tenir compte. Cependant une caste était restée dans l’ombre, celle des vagabonds, caste étrange, hétérogène, disséminée, mais nombreuse et nettement caractérisée. Elle se recrute, il est vrai, dans toutes les classes, celle des nobles, des marchands, des paysans ou du clergé, mais, à partir du moment où le déclassé vient grossir la grande famille éparse des vagabonds, sans cesse en quête d’un gagne-pain et prête à faire tous les métiers, il constitue avec ses frères nouveaux une unité réelle, non seulement par l’identité de la situation matérielle, mais par une commune forme d’esprit que l’on peut définir. Ces gens-là sont évidemment très difficiles à étudier ; ils n’écrivent pas, ils parlent peu, ce qu’ils disent est élémentaire bien que leur pensée soit compliquée. Pour les comprendre, il fallait avoir vécu longuement avec eux, avoir été des leurs assez intimement pour qu’ils ne pussent se dissimuler ; et pour les peindre il fallait être doué d’une singulière puissance d’expression. Cette tâche si difficile a trouvé en Gorki son ouvrier spécial ; les circonstances de sa vie et son génie propre l’y destinaient.

La diversité est merveilleuse parmi ces vagabonds semblables de misère. On retrouve en eux, malgré la banqueroute de leur passé, des signes pittoresques de leur origine. Anciens soldats, anciens étudiants, typographes, cordonniers, artisans divers, maîtres d’école, diacres ou nobles, paysans, ils ont gardé quelque chose de leur classe où de leur profession. A leur façon de porter leurs guenilles, à leurs chants de haleurs, de viveurs ou d’hommes d’église, à leurs vantardises, à toute leur attitude, on les reconnaît pour ce qu’ils furent. L’un évoque avec fatuité le temps où il brillait comme écuyer dans un cirque, l’autre se plaît à rappeler qu’il étudia jadis à l’Université de Moscou. « Mais qu’est-ce que cela nous fait qu’il ait été jamais étudiant, agent de police ou voleur ? C’est son affaire, voilà tout. » L’essentiel, en effet, est qu’ils ont faim ensemble et qu’ils éprouvent ensemble les mêmes rancunes.