Gorki est né de très humbles gens, à Nijni-Novgorod, en 1868 ou 1869, — il ne sait pas au juste — et, de bonne heure, fut orphelin. On le mit en apprentissage auprès d’un cordonnier, mais il se sauva, la vie sédentaire n’étant pas de son goût. Il s’esquiva pareillement de chez un graveur, puis entra chez un peintre d’icones. Nous le trouvons ensuite marmiton, puis aide jardinier. Il essaya la vie de toutes ces manières, et ne se plut à nulle d’elles. A peine avait-il eu le temps, jusqu’à sa quinzième année, d’apprendre un peu à lire sous la direction d’un grand-père qui lui faisait épeler une bible en vieux-slavon. Il ne garda de ces premières études que le dégoût de l’écriture imprimée, jusqu’au moment où, gâte-sauce à bord d’un vapeur, il fut initié par le cuisinier-chef à des lectures plus attrayantes. Gogol, Glèbe Ouspenski, Dumas père lui furent un enchantement. Son imagination s’exalte alors ; il est pris du « désir féroce » de s’instruire. Le voilà parti pour Kazan, « comme si un enfant pauvre pouvait recevoir gratuitement de l’instruction », mais il s’aperçoit bientôt « que ce n’est pas dans les usages ». Déçu, il s’établit garçon boulanger, à raison de trois roubles par mois. Au milieu des pires fatigues et des plus rudes privations, il se rappela toujours avec une particulière amertume la boulangerie de Kazan ; il utilisa plus tard, dans une de ses nouvelles, ce douloureux souvenir : « La cuisine était dans un sous-sol voûté. Il y avait peu de lumière, peu d’espace, mais beaucoup d’humidité, de saleté, de poussière de farine. Dans le four brûlaient de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait tout bas. L’odeur du levain imprégnait l’atmosphère. La lumière du jour et celle du feu, mêlées, donnaient un éclairage indécis et fatigant pour les yeux. »
Gorki rêvait de grand air. Il lâcha la boulangerie. Toujours lisant, s’instruisant avec fièvre, buvant avec les va-nu-pieds, se dépensant de toutes manières, il est un jour scieur de planches, un autre jour débardeur sur les quais… En 1888, le désespoir le prend, il essaye de se tuer. « Je fus, dit-il, malade autant qu’il le fallait, et je continuai à vivre pour vendre des pommes… » Il fut ensuite garde-barrière et puis débitant de kvass dans les rues. Un bon hasard le mit en rapport avec un avocat qui lui témoigna de l’intérêt, dirigea ses lectures, organisa son instruction. Mais son humeur inquiète le rejeta dans la vie errante ; il arpenta la Russie en tous sens et fit tous les métiers, y compris désormais celui d’homme de lettres.
Il débuta par une courte nouvelle, Makar Tchoudra, qui fut publiée par un journal de province. C’est une œuvre assez curieuse, plutôt, à vrai dire, par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle donne. Le sujet rappelle un peu trop certaines fictions chères aux romantiques. La scène se passe dans un campement de tziganes. Les personnages, par leurs gestes, leurs discours, la manière dont ils se drapent dans une perpétuelle attitude d’orgueil, manquent parfois de naturel. Évidemment, le jeune auteur s’est appliqué à faire de la littérature. Il a dramatisé de son mieux une histoire d’amour fatal et un peu déclamatoire. Néanmoins, on trouve déjà dans ce récit quelques-unes des particularités de Gorki, la passion de la vie libre, l’amour enivré de la musique et de la nature ; et les traits de caractère les plus profonds de ces tziganes un peu conventionnels sont empruntés aux vagabonds qu’il a vus dans la réalité.
Le véritable début de Gorki date de 1893. Il fit, à cette époque, la connaissance de l’écrivain Korolenko, et, grâce à lui, publia bientôt une nouvelle, Tchelkache, dont le succès fut retentissant. Gorki s’est débarrassé désormais de tout poncif ; il a rejeté les esthétiques traditionnelles, et maintenant, avec intransigeance, avec désinvolture, il ne s’efforce que de traduire franchement, directement, sa vision propre de la vie. Or, comme il n’a vécu jusqu’ici qu’au milieu de vagabonds, vagabond lui-même et des plus réfractaires, c’est le poème du vagabondage qu’il a écrit.
Son genre de prédilection est la nouvelle. Il en a composé, depuis sept ans, une trentaine, qui tiennent en trois volumes et, par leur expressive brièveté, rappellent parfois la manière de Maupassant.
Le scénario en est extrêmement simple. Souvent, il n’y a que deux personnages : un vieux mendiant et son petit-fils, un couple d’ouvriers, un vagabond et un juif, un garçon boulanger et son aide, deux compagnons de misère.
L’intérêt de ces récits n’est pas dans le développement d’une intrigue savante. Ce ne sont là plutôt que des fragments de la vie, des morceaux de biographies depuis une date jusqu’à une autre, sans que les limites en soient celles d’un drame complet. Tout cela n’est pas plus artificiellement combiné que ne le sont les événements de l’existence réelle.
Un jeune paysan a quitté le village pour trouver du travail. Dans un port, il rencontre un vagabond d’une particulière énergie, qui l’effraie, le fascine et finit par l’embaucher : il s’agit d’une expédition mystérieuse dont il lui promet grand profit. Tchelkache l’emmène, de nuit, sur une barque, — pour un vol. Il faut passer sous le feu des douaniers dans la nuit terrifiante. Après mille dangers, la proie est enlevée et bientôt transformée en or. Tant de richesses éblouissent le paysan. Dans son esprit obscur, des images de vie aisée surgissent, le troublent et le tentent. Mal satisfait de la généreuse paye que Tchelkache lui donne, il essaye de l’assassiner et lui dérobe sa bourse. Puis, tourmenté de remords et craignant que le prix du sang et du vol ne lui porte malheur, il revient à l’homme qu’il a presque assommé, s’humilie et propose de lui restituer l’argent. Mais Tchelkache le méprise, lui jette à la face la somme tant convoitée et, comme suprême injure, finit par lui jeter aussi le pardon.
Tel est le sujet d’une nouvelle de Gorki ; celle-ci n’est pas moins simple.