— Ici ! Ici, c’est impossible… Ici, on fait le pain !… Tout à fait impossible. Notre patron est l’homme le plus sévère. Il faudra t’arranger ailleurs pour la nuit… Trouve une chambre. Aïe, aïe !…
Ils s’en allèrent. Je restai à m’escrimer et je ne m’attendais guère à revoir Konovalov avant le matin, lorsque, après trois heures d’absence, il reparut. Mon étonnement augmenta encore quand, l’ayant regardé dans l’espoir de lui trouver une mine rayonnante, je le vis maussade, attristé et fatigué.
— Qu’as-tu ? demandai-je, intrigué de cette mine qui s’accordait peu avec ce qui venait d’arriver.
— Je n’ai rien… répondit-il d’un air abattu, et, après un moment de silence, il cracha férocement.
— Mais pourtant ? insistai-je.
— Que me veux-tu encore ? dit-il avec lassitude, en s’étendant de tout son long sur les coffres. Pourtant, pourtant, pourtant, c’est une femme et voilà tout !
J’eus beaucoup de mal à l’amener à s’expliquer, et enfin il le fit en ces termes à peu près.
— Je dis que c’est une femme. Si je n’avais pas été un imbécile, il ne serait rien arrivé. As-tu compris ? Voilà, toi tu dis : « Une femme est un être humain. » Certainement qu’elle ne marche que sur ses pattes de derrière, qu’elle ne broute pas, qu’elle dit des paroles, qu’elle rit… donc elle n’est pas un animal. Et pourtant elle ne nous vaut pas. Oui ! Pourquoi ?… Mais, je n’en sais rien. Je sens qu’il y a quelque chose, mais je ne puis comprendre quoi… Voilà, Capitolina, ce qu’elle a imaginé. « Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta femme. Je désire, dit-elle, être ton chien… » C’est tout à fait saugrenu !… « Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte. Pense, comment pourrais-tu vivre avec moi ? Premièrement je suis un ivrogne, deuxièmement je n’ai pas de foyer, troisièmement je suis un vagabond et ne puis tenir en place… et encore beaucoup d’autres choses… » lui disais-je. Et elle : « Ça m’est égal que tu sois un ivrogne. Tous les ouvriers sont d’amers ivrognes et pourtant ils ont des femmes ; il y aura un foyer, du moment qu’il y aura une femme, et alors tu ne te sauveras plus… » Je lui répondis : « Capa, je ne saurais consentir, parce que, je le sais, une telle vie me serait impossible et je ne m’y ferais jamais. » Et elle : « Alors je sauterai dans la rivière. » Et moi, je lui dis : « Stupide ! » Et elle de m’injurier et comment ! « Tu n’as fait que me troubler, éhonté que tu es, monstre, menteur, long diable ! » Et elle allait, et elle allait… Elle était simplement si furieuse contre moi que je me serais sauvé. Puis elle se mit à pleurer. Elle pleurait et me faisait des reproches : « Pourquoi, me disait-elle, m’as-tu retirée de là, si tu n’avais pas besoin de moi, et où irai-je maintenant ? Diable roux que tu es ! Fi !… » Que faire d’elle maintenant ?
— Mais, vraiment, pourquoi lui as-tu fait quitter cette maison ? demandai-je.
— Pourquoi ? En voilà un imbécile ! Parce que je la plaignais… et que chacun aurait eu pitié d’elle à ma place. Mais pour ce qui est de… et tout ce qui s’ensuit, nenni. Je ne puis consentir à cela. Quel mari ferais-je ? Mais si j’avais été capable de rester en cet état, il y a longtemps que je me serais décidé. Il y avait des raisons pour cela ! J’en aurais pu prendre qui avaient une dot… et tout… Mais, si c’est au-dessus de mes forces, comment puis-je entreprendre une telle chose ? Qu’elle pleure, c’est mauvais, bien sûr ; mais comment faire aussi ? Je ne puis pas.