— Sacha, qu’as-tu ? lui demandai-je.
— C’est la crise qui commence, m’expliqua-t-il simplement. Bientôt, je perdrai toute retenue et me gorgerai d’eau-de-vie. Cela me brûle déjà intérieurement… comme une nausée, tu sais… Le temps est arrivé… S’il n’y avait pas eu cette histoire, je me serais encore maintenu, mais elle me ronge… Qu’est-ce, enfin ? Je voulais faire une bonne action et tout à coup… C’est illogique ! Oui, frère, il faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions. Est-il possible qu’on ne sache inventer une loi, pour que tout le monde agisse de même et que tout le monde puisse se comprendre ? Car on ne peut pas vivre ainsi, à une telle distance les uns des autres ! Et comment les hommes intelligents ne comprennent-ils pas qu’il faut faire de l’ordre sur terre et expliquer les gens à eux-mêmes ? Eh ! mon Dieu !…
Absorbé dans cette pensée de l’ordre nécessaire dans la vie, il n’écoutait pas mes discours. Je remarquai même qu’il s’écartait de moi. Un jour, ayant écouté pour la centième fois mon projet de réorganisation universelle, il se fâcha presque.
— Eh ! toi… J’ai déjà entendu cette histoire… Ce n’est pas de la vie qu’il s’agit, mais de l’homme lui-même. L’essentiel, c’est l’homme, tu comprends ? D’après ce que tu dis, pendant que tout, autour de lui, se transforme, l’homme doit rester comme il est. En voilà une idée !… Non, c’est lui que tu dois reconstruire : montre-lui son chemin, donne-lui de la lumière et de l’espace sur terre. Voilà à quoi il faut tendre. Enseigne-lui à trouver sa voie. Tandis que tout cela… ce n’est que des imaginations !…
Je protestai ; il s’échauffait, devenait sombre et s’écriait avec humeur :
— Eh ! laisse donc !
Il partit un soir et ne revint ni la nuit ni le lendemain matin. A sa place apparut le patron, l’air préoccupé, qui déclara :
— Notre Sacha fait la fête. Il est dans « le Mur ». Il faut chercher un autre pétrisseur.
— Peut-être se remettra-t-il ?
— Compte là-dessus ! Je le connais, moi…