J’allai au « Mur », bouge ingénieusement organisé contre un mur de pierres. Il n’avait pas de fenêtres et la lumière y pénétrait par une ouverture du plafond. En somme, ce n’était qu’un trou carré, creusé dans le sol et recouvert de planches. Il était imprégné d’une odeur de terre, de mauvais tabac et d’eau-de-vie, — tout un bouquet de parfums qui, au bout d’une demi-heure, vous cassaient la tête. Mais les habitués de ce bouge, de sombres individus sans occupations précises, s’y étaient faits comme à beaucoup d’autres choses insupportables au premier abord. Ils restaient là toute la journée à attendre quelque ouvrier fêtard pour le plumer.
Konovalov était assis à une grande table ronde, au milieu du cabaret, entouré de six personnages respectueux et bassement flatteurs, fantastiquement accoutrés de costumes en lambeaux, à figures de brigands de Hoffmann.
On buvait de la bière et de l’eau-de-vie mélangées et l’on mangeait quelque chose qui ressemblait fort à des morceaux de terre glaise sèche.
— Buvez, amis, buvez tant que vous pouvez. J’ai de l’argent et j’ai des vêtements… J’aurai assez pour trois jours. Je boirai tout et… fini ! Je ne veux plus travailler et je ne veux plus rester ici.
— La ville est détestable ! dit un individu qui ressemblait à John Falstaff.
— Travailler ? dit un autre, qui paraissait interroger le plafond, et il ajouta avec étonnement : Est-ce qu’on est au monde pour travailler ?
Et tous se mirent à crier en même temps, prouvant à Konovalov son droit de tout boire, et élevant même ce droit jusqu’au devoir impérieux de tout boire avec eux précisément.
— Ah ! Maxime, son sac sur l’échine ! essaya de rimer Konovalov. Tiens, scribe et pharisien, bois ! Moi, frère, j’ai déraillé complètement. Fini ! Je veux tout boire jusqu’à mes cheveux… Quand je n’aurai plus que mes cheveux, je m’arrêterai. Et toi, veux-tu, dis ?
Il n’était pas ivre encore, seulement ses yeux bleus brillaient d’un éclat désespéré d’ennui, et sa superbe barbe, qui lui couvrait la poitrine d’un éventail de soie, remuait à cause du tremblement nerveux de sa mâchoire. Le col de sa chemise était défait, sur son front blanc scintillaient de toutes petites gouttes de sueur et sa main tendue à moi, avec un verre de bière, était mal assurée.
— Laisse cela, Sacha, allons-nous-en ! dis-je en lui mettant la main sur l’épaule.