— Laisser cela ? — Il se mit à rire. — Si tu étais venu dix ans plus tôt et que tu m’aies tenu ce langage… peut-être l’aurais-je fait. Mais maintenant, j’aime autant continuer. Pourquoi pas ? Je sens tout, chaque mouvement de la vie… mais je ne comprends rien et ne connais pas mon chemin… Je sens… et je bois parce que je n’ai rien d’autre à faire… Bois aussi !
Sa compagnie me regardait avec un mécontentement manifeste, et les six paires d’yeux me mesurèrent avec une intention qui n’était guère pacifique.
Les pauvres ! ils craignaient que je n’emmenasse Konovalov ; alors, adieu le régal qu’ils avaient attendu huit jours peut-être.
— Frères ! c’est mon camarade… un savant que le diable emporte ! Maxime, peut-être liras-tu ici de Stenka ?… Ah ! frères, les livres qu’il y a sur terre ! De Pila ?… Maxime, dis ?… Frères, ce n’est pas un livre, c’est du sang et des larmes. Ah !… Pila, c’est moi, Maxime !… Et Cissoïko, c’est moi encore… Je le jure ! Voilà qui est expliqué.
De ses yeux démesurément ouverts, il me regardait avec effroi, et sa lèvre inférieure tremblait étrangement. On me fit, d’assez mauvais gré, place à la table. Je m’assis à côté de Konovalov, juste au moment où il prenait un verre de bière mélangée d’eau-de-vie.
Évidemment, il désirait s’étourdir aussi vite que possible à l’aide de ce breuvage. Après avoir bu, il prit sur l’assiette un de ces morceaux de bœuf qui ressemblaient à de la terre glaise, le regarda et le jeta par-dessus son épaule contre le mur du cabaret.
La compagnie grognait comme une meute affamée devant un os.
— Je suis un homme perdu… Pourquoi ma mère m’a-t-elle mis au monde ? On ne sait rien. C’est l’obscurité ! et l’étroitesse !… Adieu, Maxime, puisque tu ne désires pas boire avec moi. Je ne retournerai plus à la boulangerie. Le patron me doit de l’argent : prends-le-lui et apporte-le-moi, je le boirai… Non ! garde-le pour des livres… Veux-tu ? Non, tu ne veux pas ?… Mais, si, prends donc ! Non ?… C’est que tu es un cochon !… Va-t’en, va-t’en !
Il s’enivrait et ses yeux étaient féroces. La compagnie était toute prête à me chasser à coups de poings. Sans attendre cela, je partis.
Trois heures après, j’étais de nouveau dans le « Mur ». Le groupe de Konovalov s’était accru de deux hommes. Tous étaient ivres, lui moins que les autres. Il chantait, les coudes sur la table, et regardait le ciel par l’ouverture du plafond. Les ivrognes l’écoutaient, dans différentes poses ; quelques-uns hoquetaient. Konovalov chantait, d’une voix de baryton qui, sur les notes hautes, dégénérait en fausset comme chez tous les ouvriers. La joue sur la main, il faisait avec sentiment des roulades tristes, et son visage était pâle d’émotion ; il avait les yeux mi-clos et le cou tendu en avant. Huit physionomies ivres, stupides et rouges, le regardaient et, par instants, on entendait des grognements et des hoquets. La voix de Konovalov vibrait et pleurait, et gémissait, et il était indiciblement triste de voir ce brave garçon qui chantait sa lamentable chanson.