La mauvaise odeur, les figures rouges et en sueur, les deux lampes à pétrole et les murs noirs de boue et de fumée du cabaret, son plancher de terre et l’ombre qui envahissait ce trou, — tout était pénible et maladivement fantastique. On aurait pu croire que ces individus étaient enterrés vivants et que l’un d’eux chantait une dernière fois avant de mourir, pour faire ses adieux au ciel. Un tranquille désespoir, un ennui sans issue frémissaient dans le chant de mon compagnon.
— Maxime, tu es ici ? Veux-tu être mon essaüle[3] ? Ami, viens ! dit-il, en interrompant son élégie et me tendant la main. Je suis tout prêt, frère… Ameutons une horde… Et voilà ! Puis il y aura encore des gens. Nous trouverons. Tout cela n’est rien ! Nous appellerons Pila et Cissoïko… et nous leur donnerons tous les jours du gruau et de la viande… C’est bien ? Tu consens ? Tu prendras avec toi des livres, tu liras Stenka et les autres… Ami ! Ah ! je suis triste, triste…
[3] Grade supérieur chez les Kosaks du Don.
Il frappa de toute sa force la table avec son poing. Les verres et les bouteilles retentirent, et la compagnie réveillée emplit le cabaret d’un bruit infernal.
— Buvez, camarades ! cria Konovalov, buvez, allégez vos âmes, buvez tout ce que vous pourrez !
Je m’en allai. A la porte de la rue, je m’attardai ; j’entendis Konovalov faire des discours d’une langue pâteuse, et, quand il se fut remis à chanter, je retournai à la boulangerie. A ma suite gémit et pleura longtemps une gauche et ivre chanson.
Deux jours après, Konovalov avait disparu de la ville.
J’eus, plus tard, une fois encore l’occasion de le voir.
Il faut être né dans une société policée, pour avoir la patience d’y vivre toute sa vie et pour n’avoir jamais le désir de quitter cette sphère de conventions pénibles, de petits mensonges vénéneux consacrés par l’usage, d’ambitions maladives, d’étroit sectarisme, de diverses formes d’insincérité, en un mot de toute cette vanité des vanités qui gèle le cœur, corrompt l’esprit, et qu’on appelle avec si peu de raison la civilisation. Je suis né et j’ai été élevé en dehors de cette société et, pour cette raison qui m’est précieuse, je ne puis accepter sa culture par fortes doses sans bientôt éprouver la nécessité de sortir de son cadre et de me reposer des complications multiples, des raffinements maladifs de ce genre d’existence.
A la campagne, il fait presque aussi insupportablement écœurant et ennuyeux que parmi les gens cultivés. Le mieux est de s’en aller dans les rues les plus misérables des villes, où, quoiqu’il y fasse très sale, tout est sincère et simple, ou bien d’aller seulement se promener par les champs et les routes, ce qui est toujours intéressant, rafraîchit moralement et ne demande pas d’autres moyens de transport que de bonnes jambes.