Il y a cinq ans, j’entrepris justement une promenade de ce genre et, cheminant dans la vaste Russie sans aucun itinéraire déterminé, j’arrivai à Théodocie. On y commençait alors la construction d’une digue, et, dans l’espoir de gagner un peu d’argent pour la route, je me présentai au lieu où l’on travaillait.
Dans mon désir de jeter un coup d’œil d’ensemble sur les travaux, je gravis une montagne et m’assis, regardant la mer sans limites et les tout petits hommes qui lui faisaient des remparts.
Le large tableau du travail humain se déroula devant moi : toute la rive pierreuse de la baie était creusée ; partout il y avait des trous, des tas de pierres et de bois, des brouettes, des pieux, des barres de fer, des outils pour l’aménagement des voûtes, des machines de bois compliquées, et au milieu de tout cela s’agitaient des êtres humains. C’étaient eux qui, après avoir déchiré la montagne à l’aide de la dynamite, la morcelaient avec des pics, déblayaient une surface plane pour y mettre une voie ferrée ; c’étaient eux qui pétrissaient, dans d’énormes caisses, du ciment et, après en avoir fait des cubes énormes, les plongeaient dans la mer, construisant ainsi un rempart contre la force titanique de ses infatigables vagues. Ils paraissaient petits comme des larves sur le fond brun de la montagne, mutilée par eux, et ils s’agitaient aussi comme des larves dans les tas de pierres, de bois, de débris, au soleil ardent de midi… On aurait dit qu’ils voulaient se cacher du soleil et faire la ruine autour d’eux en pénétrant dans le sein de la montagne, tant le soleil était brûlant et le chaos désolé.
Dans l’air lourd flottait un bruit gémissant et fort, les épieux frappaient la pierre, les roues des brouettes grinçaient, le pilon de fer tombait lourdement sur le bois du pilotis, la « Doubinouchka »[4] pleurait, les haches sonnaient, les hommes petits et gris criaient sur tous les tons.
[4] Chanson populaire que chantent les ouvriers.
En un endroit, un groupe d’ouvriers, ahanant, s’acharnait contre un immense bloc de rocher, avec l’espoir de le déplacer ; ailleurs on avait soulevé une lourde poutre et on criait à perte d’haleine : — Hardi ! Et la montagne, toute crevassée, répétait sourdement : i — i — i !
Sur la ligne brisée des planches jetées partout, avançait lentement une file d’hommes qui poussaient les wagonnets chargés de pierres, et à leur rencontre venait, lentement aussi afin de faire durer les minutes de repos, une autre file avec des wagonnets vides… Auprès d’un levier était une foule compacte et bigarrée, et quelqu’un chantait d’une voix traînarde et gémissante :
Eh ! mes frères, il fait bien chaud !
Personne ne nous plaint jamais.
Oï ! Doubinouchka