Les bras des ouvriers lâchèrent les cordes qui retombèrent mollement le long du pilotis, tandis que les ouvriers eux-mêmes s’affaissaient lourdement à terre, essuyant leur sueur, soufflant, s’étirant le dos, se palpant les épaules et émettant un sourd murmure semblable au grognement d’un grand animal en fureur.
— Pays ! dis-je à l’homme que j’avais distingué.
Il se tourna paresseusement de mon côté ; le regard de ses yeux glissa sur mon visage, puis il les ferma à demi, m’examinant avec attention.
— Konovalov !
— Attends !…
Il me renversa la tête en arrière, d’une main, comme s’il s’apprêtait à me saisir à la gorge, et tout à coup son visage rayonna d’un sourire joyeux et bon.
— Maxime ! Eh ! toi… anathème ! Ami… hein ? Toi aussi tu as déraillé. Tu t’es joint aux va-nu-pieds. Voilà qui est bien ! C’est parfait ! Chemine… voilà tout ! Y a-t-il longtemps ? D’où viens-tu ? Maintenant nous arpenterons ensemble toute la terre ? Était-ce une vie là-bas ? Rien qu’ennui, on ne vivait pas, on pourrissait. Et moi, frère, depuis lors, je me promène par le monde. Où n’ai-je pas été ? Quel air j’ai respiré !… Mais non, comme tu t’es habillé drôlement… c’est à ne pas te reconnaître : à ton costume tu es un soldat, à ta physionomie un étudiant ! Eh ! dis, n’est-ce pas que c’est bon de vivre ainsi, d’errer de place en place ? Tu sais que je me souviens de Stenka, et de Tarass et de Pila… de tout !…
Il me donnait des coups de poing dans le côté, me frappait l’épaule de sa large paume comme s’il voulait faire de moi un bifteck. Je ne pouvais placer un mot dans le feu d’artifice de ses questions et souriais seulement, d’un air assez bête à coup sûr, en regardant cette bonne figure radieuse. Moi aussi j’étais content de le voir, très content ! Ma rencontre avec lui me rappelait le commencement de ma vie, qui certes valait mieux que sa continuation.
Enfin, je réussis à demander à mon vieil ami pourquoi il avait une balafre, et pourquoi ses cheveux frisaient.
— Ça, vois-tu, c’est toute une histoire. Je voulais, avec deux autres camarades, passer la frontière pour voir un peu la Roumanie. Nous partîmes de Kagoula : c’est un bourg en Bessarabie, tout près de la frontière. C’était la nuit, bien sûr, et nous avancions doucement. Tout à coup… « Arrête ! » Le cordon de douaniers ! Et, dans la nuit, nous tombâmes dessus. Que faire ? se sauver naturellement. C’est alors qu’un soldat m’a fendu la tête. Certes, il n’a pas très bien frappé, mais pourtant j’ai traîné un mois à l’hôpital. Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que le soldat était un pays : un des nôtres, de Mourom !… Lui aussi fut bientôt transporté à l’hôpital : un contrebandier l’avait abîmé d’un coup de couteau dans le ventre. Quand nous fûmes un peu remis, nous nous débrouillâmes dans cette affaire. Le soldat me demanda : « C’est moi qui t’ai cinglé comme ça ? — Il faut bien que ce soit toi, pour que tu le reconnaisses. — Sûrement c’est moi, dit-il : ne te fâche pas, c’est le service qui veut ça. Nous pensions que vous aviez de la contrebande. Voilà, moi aussi on m’a distingué, on m’a décousu le ventre. Il n’y a rien à faire : la vie est un jeu sérieux… » Nous devînmes amis. C’était un bon soldat, Iachka Masine. Et les boucles ? Les boucles, frère, me sont venues à la suite de la fièvre typhoïde. On me mit en prison à Kichinev en attendant qu’on me jugeât pour avoir passé la frontière sans permis. C’est là que j’eus la fièvre typhoïde… Je traînai, traînai : c’est à grand peine que je m’en tirai. Il faut même croire que je ne m’en serais jamais tiré si la garde ne s’était donné tant de mal. Je m’en étonnais, frère : elle se préoccupait de moi comme d’un petit enfant, et à quoi pouvais-je lui être bon ? « Maria Petrovna, lui disais-je, laisse ça, j’en suis confus… » Et elle riait seulement tout bas. C’était une brave fille… Elle me lisait parfois des livres de piété. « Eh ! lui demandai-je un jour, n’y a-t-il pas quelque chose… comme cela ?… » Elle apporta un livre où un matelot anglais s’était sauvé d’un naufrage sur une île déserte et s’était arrangé pour y vivre. Horriblement intéressante cette histoire ! Ce livre m’avait beaucoup plu, moi-même je serais allé sur cette île. Tu comprends quelle vie c’était ? Une île, la mer, le ciel. Tu vis seul, et tu as tout ce qu’il te faut, et tu es tout à fait libre. Il y avait encore par là un sauvage. Eh ! bien, moi, je l’aurais noyé le sauvage : à quoi pouvait-il me servir ? Je ne m’ennuie pas tout seul, hein ? As-tu lu un livre comme ça, toi ?