— Attends ! Comment es-tu sorti de prison ?
— On me mit en liberté. On me jugea, m’acquitta et me libéra. Très simple ! Voilà, aujourd’hui je ne travaille plus ; que l’ouvrage aille au diable ! Je me suis assez démis les bras, cela suffit. J’ai à peu près trois roubles et pour la demi-journée d’aujourd’hui on me donnera encore quarante copeks. Des capitaux !… Viens avec moi chez nous… Nous ne sommes pas à la caserne, mais ici, tout près, dans la montagne… Il y a un trou très commode comme habitation humaine. Nous sommes deux à demeurer dedans, mais mon camarade est malade : la fièvre l’a tordu… Assieds-toi ici, et moi je vais chez l’inspecteur… Je reviens tout de suite.
Il se leva rapidement et s’en alla au moment même où les ouvriers prenaient les cordes pour se mettre à l’ouvrage. Je restai sur une pierre à regarder le bruyant remue-ménage autour de moi et la tranquille mer, bleue et verte.
La haute personne de Konovalov, s’acheminant d’un pas lent entre les ouvriers, les pierres, les bois et les charrettes, disparaissait au loin. Il s’en allait, les bras ballants, vêtu d’une blouse de percale bleue, trop courte et trop étroite, d’un pantalon de toile et de grosses bottes. Le lourd bonnet de ses boucles tremblait sur sa tête puissante. Quelquefois il se retournait et me faisait avec les bras des signes. Il était nouveau pour moi, animé, tranquille, sûr, bon enfant et fort. Tout autour de lui, on travaillait, le bois grinçait, la pierre se fendait, les essieux gémissaient, quelque chose tombait avec fracas, les gens criaient, s’injuriaient, soupiraient et chantaient comme s’ils geignaient. Au milieu de tous ces bruits et de tous ces mouvements, la belle silhouette de Konovalov qui s’éloignait à pas fermes, louvoyant de côté et d’autre, tranchait, et semblait renfermer une allusion à quelque chose qui me l’expliquait lui-même.
Deux heures après la rencontre, nous étions couchés, Konovalov et moi, dans le trou « très commode comme habitation humaine ». Et effectivement le trou était commode ; on avait creusé la montagne pour y prendre de la pierre et une niche carrée en résultait, dans laquelle on pouvait très bien se mettre quatre. Mais elle était basse, et l’ouverture se masquait d’une masse de pierre formant une espèce de rideau, de sorte que pour y pénétrer il fallait se coucher par terre et puis ramper. Elle avait environ trois archines de long, mais c’était inutile et hasardeux d’y aventurer sa tête, la pierre à l’entrée pouvant se détacher et nous enterrer vifs. Nous ne le désirions pas et nous nous arrangeâmes ainsi : nous introduisîmes nos jambes et nos corps dans le trou, où il faisait très frais, et nos têtes restèrent au soleil ; de cette manière, si le panneau de pierre avait la fantaisie de tomber, il ne ferait que nous écraser le crâne.
Le vagabond malade se mit au soleil tout entier et s’étendit à deux pas de nous ; nous entendions ses dents s’entre-choquer dans le paroxysme de la fièvre. C’était un Petit-Russien long et sec « de Poltava ou peut-être de Kiev », comme il me le dit d’un air songeur :
— L’homme vit si longtemps sur terre, qu’il importe peu s’il oublie où il est né. Et puis, n’est-ce pas égal ? C’est un grand malheur de naître, mais où… cela n’y change rien !
Il se roulait par terre, essayant de se mieux couvrir d’un vieux paletot gris, fait uniquement de trous. Il jurait d’une manière très pittoresque, voyant que tous ses efforts étaient vains ; il jurait et continuait néanmoins à s’enrouler dans ses loques. Il avait de petits yeux noirs, toujours pincés comme s’il examinait quelque chose avec attention.
Le soleil nous brûlait insupportablement la nuque et Konovalov fit une espèce d’écran avec mon manteau de soldat étendu sur deux bâtons. Pourtant, on étouffait. De loin arrivait à nous le bruit sourd des travaux sur la baie, mais nous ne pouvions la voir. A notre droite, sur le rivage, il y avait la ville en masses lourdes de maisons blanches, à gauche la mer, devant nous la mer aussi qui s’en allait dans le lointain indéfini. Dans les douces demi-teintes de l’horizon, se mêlaient en fantastiques mirages des couleurs étonnantes, tendres et imprévues qui caressaient les yeux et l’âme par l’insaisissable beauté de leurs nuances.
Konovalov regardait au loin et souriait béatement. Il me dit :