— Quand le soleil sera couché, nous allumerons un feu et nous ferons du thé. Nous avons du pain, de la viande. Et, en attendant, veux-tu du melon ou de la pastèque ?
Avec le pied, il fit rouler d’un coin du trou une pastèque, tira un couteau de sa poche et, tout en taillant, il me dit :
— Chaque fois que je suis près de la mer, je me demande pourquoi les gens n’habitent pas plus sur les plages. Ils auraient été meilleurs alors, parce que la mer est caressante et que… elle met de bonnes pensées dans l’âme. Mais toi, dis, comment as-tu vécu toutes ces années ?
Je le lui racontai. Le Petit-Russien malade ne faisait aucune attention à nous ; il se rôtissait au soleil qui déjà s’abaissait sur la mer. Et la mer au loin s’était couverte de pourpre et d’or, et à la rencontre du soleil s’élevaient d’elle des nuages gris-rosés aux contours flous. Il semblait que, du fond de la mer, surgissaient des montagnes aux cimes blanches, parées de neiges et des rayons roses du couchant. De la baie arrivaient la mélancolique mélodie de la Doubinouchka et le roulement de la dynamite qui détruisait la montagne… Les pierres et les inégalités du terrain projetaient sur la terre des ombres qui, croissant imperceptiblement, rampaient à nous.
— C’est bien à tort, Maxime, que tu as la manie des villes, dit avec conviction Konovalov, après avoir entendu mon odyssée. Et qu’est-ce qui t’y attire ? La vie y est pourrie et étroite. Il n’y a ni air ni espace, rien de ce qu’il faut à l’homme. Que diable en as-tu besoin ? Tu es un homme instruit, tu sais lire, qu’as-tu à faire d’autres gens ? Qu’attends-tu d’eux ? Et puis il y a des hommes partout.
— Éhé ! fit le Petit-Russien, qui se tordait sur la terre comme une couleuvre. Il n’y en a partout que trop ! On ne peut guère aller son chemin sans marcher sur les pieds des autres. Il naît des gens sans nombre, comme des champignons après la pluie… et encore, ceux-là, les riches les mangent !
Il cracha avec philosophie et se remit à claquer des dents.
— Pour ton compte, voici ce que je te répète, poursuivit Konovalov : ne va pas demeurer dans les villes. A quoi bon ? Il n’y a là que saleté et désordre. Les livres ? Tu en as assez, je pense, de lire des livres. Ce n’est pas pour cela que tu es au monde… Et puis, les livres eux-mêmes ne sont que des bêtises. Achètes-en un, mets-le dans ton sac, et marche ! Veux-tu aller avec moi à Tachkent ? à Samarkand ? ou encore quelque part ailleurs ?… Et puis sur l’Amour, veux-tu ? Moi, frère, j’ai décidé de me promener sur la terre dans toutes les directions, c’est ce qu’il y a de mieux. Tu marches et tu vois des choses nouvelles… et tu ne penses à rien. Le vent souffle à ta rencontre et il semble qu’il chasse toute la poussière de ton âme. Tu es libre et léger… Rien ne te gêne… Si tu as faim, tu t’arrêtes, tu travailles pour cinquante copeks ; s’il n’y a pas d’ouvrage, demande du pain, on t’en donnera. De cette manière tu verras beaucoup de choses… de beautés différentes. Hein ?
Le soleil s’était couché. Les nuages, sur la mer, s’étaient assombris, et la mer aussi devenait noire et une fraîcheur émanait d’elle. Par-ci par-là, les étoiles scintillaient déjà, le bruit du travail dans la baie était mort, et, par instants seulement, doux comme des soupirs, arrivaient les cris des hommes. Et quand le vent soufflait sur nous, il nous apportait le chuchotement mélancolique des vagues sur le rivage.
L’obscurité s’épaississait rapidement, et la personne du Petit-Russien qui, cinq minutes plus tôt, possédait encore un contour distinct, ne présentait maintenant qu’une masse informe…