— Non, dis-moi… demanda Konovalov, — pourquoi ne puis-je être tranquille ? Hein ? Pourquoi les autres vivent-ils, s’occupent-ils de leurs affaires, ont-ils des femmes, des enfants et tout, enfin ?… Ils se plaignent de la vie, mais ils sont tranquilles. Et toujours ils ont la volonté de faire telle chose ou telle autre. Et pourquoi ne puis-je pas ?… Je m’ennuie ? Pourquoi est-ce que je m’ennuie ?
— En voilà une rage de faire des grimaces ! dit en s’étonnant le Petit-Russien. Est-ce qu’à force de grimaces tu te sentiras mieux ?
— C’est juste, répliqua tristement Konovalov.
— Je parle toujours peu, mais je sais ce que je dis ! prononça avec dignité le stoïcien, sans se fatiguer de lutter contre la fièvre.
— Laissons toute cette histoire… Puisque tu es au monde, vis, et ne raisonne pas, dit, méchamment cette fois, Konovalov.
Mais le Petit-Russien trouva nécessaire d’ajouter :
— Et ne t’occupe de rien ! Le temps viendra sans que tu le veuilles ; tu seras traîné où il le faut, et réduit en poussière. Reste étendu et tais-toi… Ni notre langue, ni nos bras ne nous aident en rien.
Il dit, toussa, s’agita et se mit à cracher avec rage dans le feu. Autour de nous, tout était sourd, masqué par le rideau épais de la nuit. Le ciel, au-dessus de nous, était sombre aussi ; il n’y avait pas encore de lune. La mer se sentait, plutôt qu’elle n’était visible, tant les ténèbres devant nous s’épaississaient. Il semblait que sur la terre était descendu un brouillard noir. Le feu s’éteignait.
— Allons dormir, proposa le Petit-Russien.
Nous rampâmes vers le trou et nous couchâmes la tête en dehors. Nous nous taisions. Konovalov, une fois étendu, resta immobile, comme pétrifié. Le Petit-Russien s’agitait sans cesse et claquait des dents. Je regardai longtemps s’éteindre le foyer : ardent et grand au début, le monceau de charbons devenait toujours plus petit, se couvrait de cendres et disparaissait sous leur tas. Et bientôt il n’en resta rien qu’une odeur chaude. Je regardai et je pensai :