— C’est ainsi que nous sommes tous. Si seulement on pouvait brûler plus ardemment !…

Trois jours après, je disais adieu à Konovalov. J’allais à Koubagne, lui ne voulait pas. Mais nous nous séparâmes tous les deux avec la certitude de nous retrouver sur terre.

… Nous n’en eûmes plus l’occasion.

TCHELKACHE

Le ciel, assombri par la poussière qui s’élève du port, est trouble. Le soleil ardent regarde la mer verdâtre, comme à travers un voile mince. Il ne peut se refléter dans l’eau que brisent à chaque instant les coups de rames, les hélices des vapeurs, les quilles tranchantes des felouques turques ou des bateaux à voile qui sillonnent dans tous les sens le port étroit. Et les vagues de la mer enclavées dans le granit, écrasées par les poids énormes qu’elles portent, se battent contre les flancs des vaisseaux, contre les quais, se battent et murmurent, écumantes sous les coups, et souillées.

Le bruit des chaînes, le roulement des wagons qui charrient la marchandise, le gémissement métallique des feuilles de fer tombant sur les pavés, le grincement des chariots, les sifflets des bateaux à vapeur, tantôt perçants, tantôt mugissants, les cris des haleurs, des matelots et des douaniers, — tous ces sons divers se fondent en une seule musique, celle du travail, et vibrent et s’attardent dans l’air, comme s’ils craignaient de monter et de disparaître. Et de la terre viennent toujours de nouveaux bruits, qui, sourds et roulants, secouent tout autour d’eux, ou bien, perçants, déchirent l’air ardent et poussiéreux.

Le granit, le fer, le bois, les vaisseaux et les gens, tout respire un hymne furieux et passionné au dieu du Trafic. Mais les voix des hommes, à peine distinctes, paraissent faibles et ridicules, comme le sont aussi les hommes, cause de tout ce vacarme. Couverts de haillons souillés, courbés sous leurs fardeaux, ils s’agitent dans des tourbillons de poussière, dans une atmosphère de chaleur et de bruit et sont infimes, petits, en comparaison des colosses de fer qui les entourent, des montagnes de marchandises, des bruyants wagons et de toutes ces choses qu’ils ont créées eux-mêmes. Leur œuvre les a asservis et dénués de leur personnalité.

Les vaisseaux géants, à l’ancre, sifflent ou soupirent profondément, et, dans chaque son qu’ils produisent, il y a comme un ironique mépris des hommes qui rampent sur leurs ponts et remplissent leurs flancs des produits d’un travail d’esclave. Les longues files de débardeurs sont lugubrement ridicules ; ils transportent sur leurs épaules d’immenses charges de blé qu’ils déposent dans les ventres de fer des vaisseaux afin de gagner quelques livres de pain pour leurs estomacs d’affamés. Les hommes, déguenillés, en sueur, abrutis par la fatigue, par le bruit et la chaleur, les machines brillantes, puissantes et impassibles, faites par les mains de ces hommes, ces machines mues pourtant non par la vapeur, mais par les muscles et le sang de leurs créateurs… ironie froide et cruelle !

Le bruit écrase, la poussière irrite les narines et les yeux, la chaleur brûle le corps et le fatigue, et tout, à l’entour, paraît tendu, mûr, impatient, prêt à éclater en une grandiose catastrophe, après laquelle l’air redeviendra respirable et léger, la terre s’apaisera de tout ce bruit agaçant, de cet affolement mélancolique… et la ville, la mer, le ciel seront tranquilles, puis bienfaisants. Mais ce n’est qu’une illusion, entretenue par l’infatigable espoir de l’homme et son impérissable et illogique désir de liberté…

Douze coups de cloche, sonores et mesurés, retentirent. Quand le dernier fut mort, la sauvage musique du travail s’était déjà adoucie de moitié. Au bout d’une minute, elle se transforma en un sourd murmure. Alors, la voix des hommes et de la mer fut plus distincte. L’heure du dîner était venue.