Quand les débardeurs, abandonnant le travail, se furent dispersés par groupes bruyants dans tout le port, achetant des victuailles chez les marchandes en plein air, et s’installant pour dîner sur le pavé dans les coins d’ombre, Grichka Tchelkache, vieux loup traqué, apparut parmi eux. C’était un gibier souvent poursuivi par la police, et toute la population du port le connaissait pour un maître ivrogne, un voleur hardi et habile. Il était nu-pieds et nu-tête, portait un pantalon de velours usé et une blouse en percale déchirée au col, qui laissait voir ses os mobiles, secs et anguleux, tendus de peau brune. Ses cheveux noirs, striés de gris, emmêlés, et son visage aigu d’oiseau de proie, tout froissé, indiquaient qu’il venait de se réveiller. D’une de ses moustaches sortait un fétu de paille, un autre s’était pris aux poils de sa joue mal rasée ; derrière l’oreille, il avait un brin de tilleul fraîchement cueilli. Long, osseux, un peu voûté, il marchait lentement sur les pierres, et, tournant son nez crochu, il jetait autour de lui des regards vifs et paraissait chercher quelqu’un parmi les débardeurs. Sa moustache brune, épaisse et longue, frémissait comme celle d’un chat, et ses mains, derrière son dos, se frottaient l’une l’autre, serrant leurs doigts tordus et noueux. Même ici, parmi des centaines de ses pareils, il attirait l’attention par sa ressemblance avec un épervier des steppes, par sa maigreur rapace, sa démarche facile, égale extérieurement, mais excitée et attentive comme le vol de l’oiseau qu’il rappelait.
Quand il fut arrivé à un groupe de va-nu-pieds, installés à l’ombre des paniers de charbon, un garçon râblé et bête se leva à sa rencontre. Il avait le visage marbré de rouge et le cou égratigné ; il portait toutes les traces d’une récente bataille. Il se mit à marcher à côté de Tchelkache et lui dit à demi-voix :
— Les douaniers de la marine ne peuvent trouver deux caisses de marchandises. Ils cherchent. Tu entends, Grichka ?
— Alors ?… demanda Tchelkache, le mesurant tranquillement des yeux.
— Quoi donc — alors ? Ils cherchent, voilà tout.
— M’a-t-on réclamé, moi, pour les aider dans leurs recherches ?
Et Tchelkache regarda avec un sourire aigu les magasins de la Flotte.
— Va au diable !
L’autre, alors, retourna sur ses pas.