— Oui, frère, c’est juste ! Ah ! comme c’est juste ! Voilà, prends ton cas, par exemple : qu’es-tu, maintenant, sans la terre ? Ah ! frère, la terre est comme une mère : on ne l’oublie pas pour longtemps.
Tchelkache redevint lui-même. Il sentit l’agaçante brûlure à la poitrine qui le prenait toujours quand son amour-propre de sans-souci follement audacieux était froissé, surtout quand l’offenseur n’avait aucun prix à ses yeux.
— Le voilà parti ! s’écria-t-il avec férocité. Tu t’imagines peut-être que je parle sérieusement… Je vaux plus cher que ça, va !
— Mais, drôle de corps ! répondit Gavrilo, de nouveau intimidé, est-ce de toi que je parle ? Il y en a beaucoup comme toi !… Eh ! Dieu, ce qu’il y a de gens malheureux sur terre, de vagabonds !…
— Reprends les rames, phoque ! commanda brièvement Tchelkache, retenant tout un flot de jurons ardents qui lui montaient au gosier.
Ils changèrent encore de place. Tchelkache en escaladant les ballots pour regagner le gouvernail, éprouva un désir aigu de donner à Gavrilo une bonne claque qui le fît voler par-dessus bord et, en même temps, il n’eut pas la force de le regarder en face.
La courte conversation s’était tue ; mais maintenant le silence même de Gavrilo avait pour Tchelkache une odeur du village. Il pensait au passé et oubliait de diriger son bateau que les vagues avaient fait tourner et qui maintenant s’en allait en pleine mer. Les vagues paraissaient comprendre que cet esquif n’avait pas de but et, le faisant tressauter, elles jouaient, légères, allumant toujours leurs feux bleus sous les rames. Et devant Tchelkache défilaient rapidement des tableaux du passé, si lointain déjà, séparé du présent par un mur de onze années de vagabondage. Il se revit enfant, il revit le village, sa mère, haute en couleur, grasse, aux bons yeux gris, — son père, géant à barbe fauve, au visage sévère, — lui-même fiancé, — sa femme Amphissa aux yeux noirs, à la longue natte, potelée, molle, gaie… Et puis, le voilà, lui, beau soldat de la garde ; et de nouveau son père, déjà grisonnant et courbé par le travail, et sa mère, ridée, affaissée à terre. Comme on lui avait fait fête au village quand il était revenu après le service ! Comme le père était fier de son Grégori, moustachu, robuste soldat, coq du village !… La mémoire, ce fléau des malheureux, anime jusqu’aux pierres du passé et, jusque dans le poison bu naguère, ajoute des gouttes de miel, et tout cela seulement pour achever l’homme par la conscience de ses fautes et pour détruire en son âme la foi dans l’avenir, en lui faisant trop aimer le passé.
Tchelkache était enveloppé d’une bouffée apaisante d’air natal, qui lui apportait les douces paroles de sa mère, les discours sensés de son père, le sévère paysan, bien des sons oubliés et des odeurs savoureuses de la terre, dégelée au printemps, ou bien fraîchement labourée, ou enfin couverte de jeune blé, vert comme l’émeraude et soyeux… Alors, il se sentit dérouté, déchu, pitoyable et solitaire, sans attaches aucunes et rejeté de l’ordre de la vie où avait été formé le sang qui coulait dans ses veines.
— Hé ! Où donc allons-nous ? demanda tout à coup Gavrilo.
Tchelkache tressaillit et se retourna avec le regard inquiet d’un fauve.