— Ça, c’est juste… Une isba, non, chez nous le bois est trop cher.

— N’importe, tu aurais réparé celle que tu as. Possèdes-tu un cheval ?

— Un cheval ? oui, il y en a un, mais très vieux, diable !

— Alors, un cheval, un bon cheval ! Une vache… des brebis… de la volaille… hein ?

— Pourquoi dis-tu ça ? Si seulement !… Ah ! Seigneur, comme j’aurais vécu !

— Oui, frère, la vie ne serait pas mauvaise… Moi aussi, je m’y connais un peu à ces choses-là. J’ai eu aussi un nid à moi. Le père était un des plus riches paysans du village.

Tchelkache ramait lentement. Le bateau dansait sur les vagues, qui venaient agacer ses bords ; il avançait à peine sur la mer sombre qui jouait toujours plus fort. Les deux hommes rêvaient, balancés sur l’eau, et regardaient vaguement autour d’eux. Au début, Tchelkache avait parlé à Gavrilo du village afin de le tranquilliser un peu et de le remettre de son émotion. Il parlait en souriant, d’un air sceptique, dans sa moustache, mais plus tard, à force de lui donner la réplique et de lui rappeler les joies champêtres dont il était lui-même depuis longtemps désabusé, qu’il avait oubliées jusqu’à ce moment, il se laissa entraîner et, au lieu de faire parler le gars, il se mit, sans s’en apercevoir, à pérorer lui-même :

— L’essentiel dans la vie du paysan, frère, c’est la liberté. Tu dois être ton propre maître. Tu as ta maison : elle ne vaut pas cher, mais elle est à toi. Tu possèdes une terre, une seule poignée peut-être, mais elle est à toi. Ta poule est à toi, ton œuf, ta pomme. Tu es roi sur ta terre. Et puis, il faut de l’ordre… Le matin, à peine levé, tu dois te mettre à l’ouvrage. Au printemps c’est une chose, en été une autre, en automne, en hiver une autre encore. Où que tu aies été, tu reviens toujours dans ta maison. La tiédeur, le repos !… Tu es roi, dis ?

Tchelkache s’était enthousiasmé à cette longue énumération des privilèges et des droits du paysan, oubliant seulement de parler des devoirs.

Gavrilo le regardait avec curiosité et s’enthousiasmait aussi. Pendant la durée de cette conversation, il avait déjà eu le temps d’oublier à qui il avait affaire ; il ne voyait qu’un paysan comme lui, collé, attaché à la terre par le travail, par plusieurs générations de laboureurs, par des souvenirs d’enfance, mais qui s’était volontairement éloigné d’elle et de ses soucis, et qui subissait maintenant le châtiment de son coup de tête.