— Eh bien ! raconte un peu… commença Tchelkache. Tu retourneras au village, tu te marieras, tu commenceras à labourer, à ensemencer, ta femme te donnera beaucoup d’enfants, vous manquerez de pain, et tu te décarcasseras toute ta vie ?… Et alors… est-ce donc si doux ?
— Quelle douceur peut-il y avoir à ça ? dit timidement et en frémissant Gavrilo. Que faire ?
Par endroits, les nuages étaient déchirés par le vent et, à travers les trous, regardait le ciel bleu avec, dessus, quelques étoiles. Reflétées par la mer joueuse, ces étoiles sautaient sur les vagues, tantôt disparaissant, tantôt brillant de nouveau.
— Plus à gauche ! dit Tchelkache. Nous sommes bientôt arrivés. Oui !… Fini ! Le travail a été bon. Vois-tu, une seule nuit, — et cinq cents roubles de gagnés ! Dis, est-ce bon ?
— Cinq cents roubles ! reprit avec méfiance Gavrilo, mais il s’effraya aussitôt et demanda bien vite, en poussant du pied les ballots au fond du bateau : — Qu’est-ce que ces affaires ?
— C’est de la soie. Une chose chère. Si on la vendait à son véritable prix, il y en aurait pour mille roubles. Mais je ne renchéris pas… Adroit, tout ça, hein ?
— Est-il possible ? interrogea Gavrilo. Si j’en avais autant, moi !
Il soupira au souvenir de la campagne, de son misérable train de vie, de ses peines, de sa mère et de toutes ces choses lointaines et chères pour lesquelles il était allé travailler, pour lesquelles il avait tant souffert cette nuit. Une onde de souvenir l’enveloppa : il revit son village, sur une pente, avec, au bas, la rivière cachée par les bouleaux, les saules, les sorbiers et les merisiers… Cette vision souffla en lui quelque chaleur et le soutint un peu.
— Dieu que ce serait bien ! soupira-t-il tristement.
— Oui ! je m’imagine que tu sauterais vite en wagon et, — bonsoir ! Et comme les filles t’aimeraient, au village ! Tu n’aurais qu’à choisir. Tu te construirais une isba neuve… Mais, pour une isba, il n’y aurait peut-être pas assez…