Le vent passa et réveilla la mer qui se mit à jouer de ses mille petites vagues. Les nuages devinrent plus minces et plus transparents, bien qu’ils couvrissent tout le ciel. Le vent, encore léger, se promenait librement sur toute la surface de la mer, mais les nuages étaient immobiles et semblaient ruminer une pensée grise et ennuyée.

— Allons, frère, reviens à toi, il est temps ! On dirait qu’on t’a secoué l’âme de la peau ; il ne reste qu’un sac avec des os. Ami chéri ! Nous tenons le bon bout, eh ?…

Gavrilo était content d’entendre une voix humaine, bien que ce fût Tchelkache qui parlât.

— J’entends, dit-il très bas.

— C’est bon, mie de pain !… assieds-toi au gouvernail, je prendrai les rames ; tu es fatigué, dis ?

Gavrilo changea machinalement de place, et, lorsque Tchelkache s’aperçut qu’il vacillait sur ses jambes, il le plaignit encore plus profondément et lui tapa sur l’épaule.

— N’aie pas peur ! Tu as un bon bénéfice. Je te payerai bien, frère. Veux-tu avoir vingt-cinq roubles, hein ?

— Je… n’ai besoin de rien. Pourvu que nous arrivions à la terre !

Tchelkache fit un mouvement du bras, cracha et se mit à ramer ; ses longs bras lançaient très loin derrière lui les avirons.

La mer s’était réveillée. Elle jouait avec ses petites vagues, les faisait naître, les ornait d’une frange d’écume, les poussait les unes sur les autres et les brisait en poussière. L’écume, en fondant, grésillait et soupirait, et tout, alentour, était rempli de bruit musical et de clapotement. L’obscurité paraissait s’animer.