Maintenant, quand Tchelkache murmura : « La douane ! » Gavrilo sursauta : une pensée âpre, brûlante traversa son être et pinça ses nerfs crispés ; il voulut crier, appeler au secours… Il avait déjà ouvert la bouche et s’était soulevé sur sa banquette. Il avança la poitrine, aspira profondément, ouvrit la bouche ; mais tout à coup, terrassé par la frayeur qui le frappa comme un fouet, il ferma les yeux et tomba de son siège.

… En avant du bateau, au loin sur l’horizon, avait jailli de l’eau noire une immense épée d’un bleu flamboyant. Elle s’était élevée, avait fendu l’obscurité de la nuit ; sa lame glissa sur les nuages et coucha sur le sein de la mer une large raie bleue. Et, dans cette raie lumineuse, sortirent de l’obscurité les vaisseaux jusqu’alors invisibles, noirs, silencieux, tendus de la luxueuse ombre nocturne. On eût dit qu’ils avaient longtemps été au fond de la mer, entraînés là par la force puissante d’une tempête, et que, maintenant, ils surgissaient pour obéir à l’épée de feu enfantée par la mer. Ils s’élevaient pour regarder le ciel et tout ce qui était au-dessus de l’eau… Leurs agrès embrassaient les mâts et semblaient des algues marines, sorties de l’eau avec ces noirs géants qu’elles recouvraient de leurs mailles. Et puis, l’extraordinaire épée bleue se souleva de nouveau, fendit encore la nuit et se coucha dans une autre direction. Et de nouveau, à l’endroit où elle reposait, apparaissaient des squelettes de navires, jusqu’alors invisibles.

Le bateau de Tchelkache s’arrêta et se balança sur l’eau, comme pris d’hésitation. Gavrilo restait étendu au fond du bateau, se couvrant le visage avec ses mains, et Tchelkache le poussa de sa rame, sifflant furieusement, mais tout bas.

— Imbécile, c’est le croiseur de la douane… C’est la lanterne électrique ! Lève-toi, bûche ! On va jeter la lumière sur nous ! Tu vas nous perdre, diable, toi et moi !

Quand une fois le bout tranchant de la rame se fut abaissé plus fort sur le dos de Gavrilo, celui-ci se dressa, n’osant toujours pas ouvrir les yeux, s’assit sur la banquette et, saisissant à tâtons les rames, fit avancer le bateau.

— Doucement, ou je te tue ! Doucement ! Imbécile, que le diable t’emporte ! De quoi t’es-tu effrayé ? Dis ? Une lanterne et une glace. Voilà tout ! Doucement avec les rames, mauvais diable !… On incline la glace comme on veut et on éclaire la mer pour voir s’il n’y rôde pas des gens de notre espèce. On surveille la contrebande… Nous sommes hors d’atteinte ; ils sont déjà loin. N’aie pas peur, garçon, nous sommes saufs ! Maintenant, nous…

Tchelkache regarda, triomphant, autour de lui.

— Certes, nous sommes saufs. Ouf !… tu as de la chance, bûche pourrie !

Gavrilo se taisait et ramait ; en respirant lourdement, il regarda de côté l’endroit où s’élevait et s’abattait encore cette épée de feu. Il ne pouvait toujours pas croire que ce n’était, comme le disait Tchelkache, qu’une lanterne à réflecteur. La froide lumière bleue qui fendait l’obscurité éveillait des reflets argentés sur la mer ; elle avait quelque chose d’inexplicable, et Gavrilo retomba dans l’hypnose d’une frayeur triste. Le pressentiment d’un malheur oppressait de nouveau sa poitrine. Il ramait comme une machine et courbait les épaules comme s’il attendait un coup d’en haut, et il se sentait vide de tout désir, vide et sans âme. Les émotions de cette nuit avaient rongé tout ce qu’il possédait d’humain.

Et Tchelkache triomphait de plus belle : succès complet ! Ses nerfs, habitués aux secousses, s’étaient déjà tranquillisés. Sa moustache frémissait voluptueusement et, dans ses yeux, s’allumait une flamme avide. Il se sentait à merveille, sifflait entre ses dents, aspirait profondément l’air humide de la mer, jetait des regards à droite et à gauche et souriait avec bonhomie quand ses yeux retombaient sur Gavrilo.