— Eh ! Dis donc ! demanda-t-il doucement. As-tu eu très peur ?

— N’importe !… soupira Gavrilo, et il toussa.

— Inutile maintenant de tant appuyer sur les rames. Maintenant, c’est fini. Il n’y a plus qu’un mauvais endroit à passer… Repose-toi.

Gavrilo s’arrêta docilement, essuya avec la manche de sa blouse la sueur de son visage et replongea les rames dans l’eau.

— C’est bon, rame plus légèrement. Pour que l’eau ne jase pas. Il y a une passe à franchir. Doucement, doucement ! Ici, frère, sont des gens sérieux… Ils pourraient très bien s’amuser avec un fusil. Ils te mettraient une si belle bosse sur le front que tu n’aurais pas le temps de crier gare.

Le bateau filait sur l’eau presque sans faire de bruit. Seulement, des gouttes bleues tombaient des rames, et, quand elles touchaient la mer, à la place de leur chute s’allumait un instant une petite tache, bleue aussi. La nuit devenait toujours plus sombre et plus silencieuse. Le ciel ne ressemblait plus à une mer agitée : les nuages s’étaient étendus sur sa surface et l’avaient recouvert d’un rideau égal et lourd, abaissé sur la mer et immobile. La mer était plus tranquille, plus noire, elle exhalait plus fort son odeur chaude et salée et ne paraissait plus aussi large qu’avant.

— Ah ! s’il pouvait seulement pleuvoir ! murmura Tchelkache ; nous filerions comme derrière un rideau.

A droite et à gauche du bateau, des bâtiments, des vaisseaux, immobiles, lugubres et noirs émergeaient de l’eau noire aussi. Sur l’un d’eux bougeait une lumière ; c’était quelqu’un qui marchait avec une lanterne. La mer, caressant leurs flancs, semblait implorer sourdement et eux répondaient par un écho roulant et froid, comme s’ils discutaient et refusaient de céder.

— La douane ! chuchota Tchelkache.

Depuis le moment où il avait donné l’ordre à Gavrilo de ramer doucement, le gars éprouvait de nouveau un sentiment d’attente excitée. Il se tendait en avant, vers l’obscurité, et il lui semblait qu’il grandissait ; ses os et ses veines se tiraient avec une sourde douleur ; sa tête, pleine d’une pensée unique, lui faisait mal, la peau de son dos frémissait, et dans ses jambes s’enfonçaient de petites aiguilles aiguës et froides. Les yeux lui cuisaient à force d’avoir trop longtemps regardé dans le noir d’où il s’attendait à voir surgir quelqu’un qui leur crierait : « Arrêtez, voleurs ! »