Et autour, tout se taisait. Pas un son, sauf les soupirs de la mer ; il semblait que ce silence allait être interrompu tout à coup par quelque chose d’effrayant, de furieusement bruyant, par quelque chose qui secouerait la mer jusqu’au fond, qui déchirerait les lourds troupeaux de nuages sombres sur le ciel, et jetterait dans le désert des flots toutes ces noires embarcations. Les nuages rampaient sur le ciel aussi lentement et d’un air aussi ennuyé qu’auparavant, mais il en sortait toujours plus de la mer, et on pouvait penser, en regardant le ciel, que lui aussi était une mer, seulement une mer irritée et renversée sur l’autre, endormie, paisible et unie. Les nuages ressemblaient à des vagues qui fonçaient sur la terre, de leurs crêtes grises ; ils ressemblaient à des abîmes creusés par le vent entre les vagues, et à des lames naissantes que ne couvrait pas encore l’écume verdâtre de la fureur.
Gavrilo était écrasé par cette sombre tranquillité et cette beauté ; il se rendit compte qu’il désirait revoir plus vite son maître. Et celui-ci ne revenait pas !… Le temps passait lentement, plus lentement que ne rampaient les nuages dans le ciel… Et la longueur du temps augmentait l’angoisse du silence… Mais voici que, derrière le mur, on entendit l’eau s’agiter, puis un frôlement, et quelque chose comme un chuchotement. Gavrilo crut mourir.
— Eh !… Tu dors ? Prends ! doucement ! dit la voix sourde de Tchelkache.
Du mur descendait un objet cubique et lourd. Gavrilo le mit dans le bateau, puis un autre pareil. En travers du mur s’étendit la longue personne de Tchelkache. Les rames reparurent mystérieusement, puis le sac de Gavrilo tomba à ses pieds et Tchelkache essoufflé s’assit au gouvernail.
Gavrilo le regarda avec un sourire timide et joyeux.
— Est-tu fatigué ? demanda-t-il.
— Un peu, sans doute, petit veau ! Rame solidement, de toute ta force. Tu as un joli gain, frère ! La moitié de l’affaire est faite. Maintenant, il ne reste qu’à passer inaperçu sous les yeux de ces diables, et puis tu pourras recevoir ton argent et filer chez ta Machka… Tu as une Machka, dis, petit ?
— N-non !
Gavrilo peinait dur, sa poitrine travaillait comme un soufflet et ses bras comme des ressorts d’acier. L’eau grondait sous le bateau et la traînée bleue qui suivait la poupe était devenue plus large. Gavrilo se couvrait de sueur, mais il continuait à ramer de toute sa force. Après avoir éprouvé deux fois, dans cette nuit, une telle frayeur, il redoutait d’avoir à l’affronter encore et ne désirait qu’une chose : finir au plus tôt cette besogne maudite, descendre à terre et fuir cet homme, avant d’être tué par lui ou de se trouver en prison par sa faute. Il décida de ne pas lui parler, de ne le contredire en rien, d’exécuter tous ses ordres, et, s’il réussissait à se débarrasser de lui sans encombres, de faire chanter un Te Deum à Saint-Nicolas. Une ardente prière était prête à couler de sa poitrine. Mais il se retenait, soufflait comme un bateau à vapeur, et se taisait, jetant des regards en dessous à Tchelkache.
Et l’autre, sec, long, penché en avant, semblable à un oiseau qui s’apprête à voler, regardait dans l’obscurité, au-devant du bateau, avec ses yeux d’épervier. Remuant son nez crochu et féroce, il tenait d’une main le gouvernail et de l’autre tirait sa moustache, que faisait, à chaque instant, tressauter le sourire silencieux des lèvres minces. Tchelkache était content de sa réussite, de lui-même et de ce gars, si effrayé par lui et devenu son esclave. Il savourait d’avance la large fête du lendemain et maintenant il jouissait de sa force et de l’asservissement de ce jeune et frais garçon. Il le voyait peiner ; il eut pitié de lui et voulut l’encourager.