— Hé ! toi, écoute : si quelqu’un nous adresse une question, tais-toi, si tu tiens à ta peau. As-tu compris ?

— Hélas ! soupira avec découragement Gavrilo, en réponse à cet ordre sévère, et il ajouta : — C’était mon destin d’être perdu !

— Ne hurle pas ! chuchota Tchelkache.

Ces mots firent perdre à Gavrilo toute compréhension et il s’anéantit dans le pressentiment froid d’un malheur. Il plongeait machinalement les rames, les lançait derrière lui, puis les sortait de l’eau, les lançait encore et regardait obstinément ses chaussures d’écorce.

Le bruit endormi des vagues était sombre et effrayant. Voici le port… Derrière son mur de granit, on entendait des voix humaines, des clapotements d’eau, des chansons et de grêles sifflets.

— Arrête ! chuchota Tchelkache. Lâche les rames ! Appuie-toi des mains au mur ! Doucement, diable !

Gavrilo, s’accrochant des mains à la pierre glissante, conduisit le bateau le long du mur. Il avançait sans bruit, effleurant de son bord la mousse gluante de la pierre.

— Arrête, donne les rames ! Donne, ici ! Et ton passeport, où l’as-tu mis ? Dans ton sac ? Donne-moi le sac ! Plus vite !… Ça, mon ami, c’est pour que tu ne te sauves pas… Maintenant, je te tiens. Sans rames, tu aurais filé quand même ; mais, sans ton passeport, tu n’oseras pas. Attends ! Et souviens-toi que, si tu dis un mot, je te rattraperai, fût-ce au fond de la mer.

Et tout à coup, s’accrochant des mains à quelque chose, Tchelkache s’éleva dans l’air ; il disparut sur le mur.

Gavrilo frémit… Ç’avait été si prompt ! Il sentit comme se détacher et glisser de lui la maudite lourdeur et l’effroi qu’il éprouvait en présence de ce bandit moustachu et maigre… Fuir, maintenant ?… Et, respirant avec liberté, il regarda autour de lui. A gauche s’élevait un bâtiment noir sans mâts, comme un immense cercueil vide et abandonné… Chaque coup de vague contre son flanc éveillait en lui un sourd écho, pareil à un profond soupir. A droite, sur l’eau, se traînait le mur humide du quai, comme un froid et lourd serpent. Derrière encore, on voyait des squelettes noirs, et devant, dans l’espace qui s’étendait entre le mur et ce cercueil, était la mer, silencieuse, déserte, avec des nuages noirs au-dessus d’elle. Et ces nuages avançaient lentement, énormes, lourds, puisant de l’obscurité leur terreur, et prêts à écraser l’homme de leur poids. Tout était froid, noir, de mauvais augure. Gavrilo eut peur. Cette crainte était maintenant plus grande que celle que lui imposait Tchelkache ; elle étreignait la poitrine de Gavrilo dans un étroit embrassement, elle serrait au point d’en faire une masse misérable, clouée à la banquette du bateau.