— C’est toi même, l’ami, qui cries ! dit-il dans la direction de l’appel. Et puis, il s’adressa à Gavrilo, qui murmurait toujours une prière. — Oui, frère, tu as eu de la chance. Si ces diables nous avaient poursuivis, c’eût été fini de toi. Entends-tu ? Je t’aurais vite envoyé aux poissons…
Maintenant que Tchelkache parlait tranquillement et même avec bonhomie, Gavrilo, toujours tremblant de crainte, le supplia :
— Écoute, laisse-moi m’en aller ! Au nom du Christ, laisse-moi. Dépose-moi quelque part. Aïe, aïe, aïe ! Je suis perdu tout à fait ! Pense à Dieu, laisse-moi. Que me veux-tu ? je ne peux pas faire ces choses-là, je n’en ai jamais fait de pareilles. C’est la première fois, Seigneur ! Je suis perdu ! Comment as-tu fait, frère, pour me circonvenir ? Dis ? C’est un péché, tu perds mon âme !… Ah ! quelle affaire !
— Quelle affaire ? interrogea sévèrement Tchelkache. Parle, quelle affaire ?
La terreur du gars l’amusait ; il jouissait aussi de la sensation de pouvoir lui, Tchelkache, provoquer une telle épouvante.
— De sombres affaires, frère… Laisse-moi, pour Dieu. Que te suis-je ? Ami…
— Tais-toi ! Si je n’avais pas eu besoin de toi, je ne t’aurais pas emmené ! As-tu entendu ? Eh ! bien, tais-toi !
— Seigneur ! soupira, en sanglotant, Gavrilo.
— Assez !
Maintenant, Gavrilo ne pouvait plus s’arrêter et haletait lamentablement ; il pleurait, se mouchait, s’agitait sur son banc, mais ramait fort, avec désespoir. Le bateau allait comme une flèche… De nouveau, sur leur chemin, se dressèrent les corps noirs des vaisseaux et le bateau se perdit entre eux, tournant comme une toupie dans les étroits chenaux qui les séparaient.