Je les rappelai à Charko. Il se tenait devant moi, m’écoutait et, tout à coup, silencieux, les dents découvertes et les yeux pincés, se jeta sur moi, d’un bond de chat. Pendant à peu près cinq minutes, nous nous cognâmes ferme, et enfin Charko me cria avec colère :
— C’est assez !
Las tous les deux, nous nous taisions, assis en face l’un de l’autre. Charko regardait piteusement dans la direction où j’avais jeté la mousseline rouge et dit enfin :
— Pourquoi nous sommes-nous battus ? Fi, fi ! C’est très bête. Est-ce toi que j’ai volé ? De quoi te fâches-tu ? J’ai eu pitié de toi, c’est pourquoi j’ai volé… Tu travailles, et moi, je ne sais pas travailler… Que me reste-t-il à faire ? Je voulais te venir en aide… Tsé, tsé !
J’essayai de lui expliquer ce que c’était qu’un vol.
— Je te prie de te taire ! Ta tête est comme du bois, me dit-il avec mépris, et puis il expliqua : — Quand tu te sentirais mourir, tu volerais bien ? Hein ? Et est-ce une existence ? Tais-toi !
Par crainte de l’irriter encore, je me tus. C’était le second cas de vol. La première fois, quand nous étions sur la mer Noire, il avait dérobé à des pêcheurs grecs une balance de poche. Alors aussi, nous avions failli nous battre.
— Eh ! bien, avançons, dit-il, quand nous nous fûmes tous les deux tranquillisés et reposés et que nous eûmes fait la paix.
Nous poursuivîmes notre chemin. Chaque jour, Charko devenait plus sombre ; il me regardait d’un air bizarre et d’en-bas. Une fois, comme nous avions dépassé le défilé du Darial et que nous descendions le Goudaour, il me dit :
— Encore un jour ou deux et nous serons à Tiflis… Tsé, tsé ! fit-il avec sa langue, et il s’épanouit de plaisir. J’arriverai à la maison. « Où as-tu été ? — J’ai voyagé. » J’irai au bain, aha ! je mangerai beaucoup. Ah ! beaucoup ! Je dirai à ma mère : « J’ai très envie de manger. » Je dirai à mon père : « Pardonne-moi. J’ai eu beaucoup de chagrin, j’ai vu beaucoup de choses, de différentes choses ! Les va-nu-pieds sont de braves gens ! » Quand j’en rencontrerai un, je lui donnerai un rouble, je le conduirai au cabaret et je lui dirai : « Bois du vin ; moi-même, j’ai été un va-nu-pieds. » Je parlerai aussi de toi à mon père… « Voici un homme ! Il m’a servi de frère aîné. Il m’a sermonné. Il m’a battu, le chien !… Il m’a nourri. Et maintenant, lui dirai-je, c’est toi qui dois le nourrir. Nourris-le un an. Un an, pas moins ! » Entends-tu, Maxime ?