— Si, je préfère chanter…

— Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines ? demanda Charko en colère. Qui es-tu donc ? As-tu une maison ? as-tu une mère ? un père ? As-tu des parents ? de la terre ? Qui es-tu, ici-bas ? Tu penses que tu es un homme ? C’est moi qui suis un homme ! C’est moi qui ai tout ! — Il se frappa la poitrine. — Je suis un prince !… Et toi… toi, tu n’es rien. Tu ne possèdes rien ! Tu dis : « je suis cela ! » Qui peut le savoir ? Et moi on me connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends ! Ne marche pas contre moi. Tu me sers, tu seras content ! Je te paierai dix fois ! Que fais-tu pour moi ? Tu ne pourrais pas faire autrement ; tu dis toi-même que Dieu a ordonné de servir sans récompense ! Et moi, je te récompenserai ! Pourquoi me tourmentes-tu ? tu me sermonnes, tu m’effraies ? Tu voudrais que je sois comme toi ? Ce n’est pas bien ! Tu ne dois pas me rendre pareil à toi ! Eh ! Eh ! fi, fi !…

Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait… Je le regardais en face, la bouche béante d’étonnement. Il déversait évidemment le trop plein d’indignation, de rancune et de mécontentement accumulé pendant la durée de notre voyage. Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans la poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits les plus importants de son discours, me tombait dessus de toute sa masse. La pluie nous arrosait, le tonnerre grondait sans répit au-dessus de nous et Charko, pour être entendu de moi, criait à plein gosier.

Le tragi-comique de ma situation m’apparut distinctement et me fit éclater de rire.

Charko cracha et se détourna de moi.


Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko devenait absorbé et taciturne. Un changement s’était fait dans son visage amaigri, mais toujours impassible. Non loin de Vladikavkas nous entrâmes dans une ferme de Tcherkess et nous nous louâmes pour la moisson du maïs.

Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess, qui ne parlaient presque pas le russe, se moquaient de nous et nous injuriaient dans leur langue, nous décidâmes de quitter la ferme, effrayés par la croissante animosité des indigènes. Nous nous étions éloignés de dix verstes environ, quand Charko tira tout à coup de sa blouse une pièce de mousseline et, me la montrant avec triomphe, s’écria :

— Plus besoin de travailler ! Nous vendrons cela et nous achèterons tout ce qu’il nous faut. Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu comprends ?

J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant la mousseline, je la jetai de côté et regardai en arrière. Les Tcherkess ne badinent point. Peu de jours auparavant, les Cosaks nous avaient raconté ceci : un chemineau, en quittant la ferme où il avait travaillé, emporta une cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le fouillèrent et, ayant trouvé la cuiller, ouvrirent le ventre du voleur avec un poignard, y enfoncèrent la cuiller et partirent tranquilles, laissant l’homme dans la steppe où des Cosaks le trouvèrent à demi mort. Il leur fit ce récit et mourut pendant qu’on le transportait au village. Les Cosaks nous avaient avertis à plusieurs reprises de nous tenir sur nos gardes avec les Tcherkess et nous avaient raconté quelques histoires instructives du même genre, que je n’avais aucune raison de ne pas prendre au sérieux.