Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de quelque manière mon sentiment débordant d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme bleue qui embrasait le ciel semblait brûler aussi dans ma poitrine ; mais, comment pouvais-je exprimer mon trouble et mon exaltation devant le tableau grandiose de la nature ?…
Je me mis à chanter, — haut, de toute ma force. Le tonnerre grondait, les éclairs brillaient, l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais en pleine affinité avec tous ces sons… J’étais exalté ; sentiment excusable, puisque cela ne faisait de tort à personne, sauf à moi. J’étais plein du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante beauté, cette force qui se déchaînait dans la steppe, de me sentir plus près d’elle… La tempête dans la mer et l’orage dans la steppe ! Je ne connais rien de plus magnifique dans la nature.
Je criais donc, fermement persuadé que je ne dérangeais ainsi personne et que je ne mettais personne dans la nécessité de me critiquer. Quand, tout à coup, quelqu’un me saisit rudement les jambes et je tombai assis dans une mare. Charko me regardait dans la face, avec des yeux sérieux et courroucés.
— Es-tu fou ? Non ? Alors, tais-toi ! ne crie pas ! Je te déchirerai le gosier ! comprends-tu ?
Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi je le gênais.
— Tu m’effraies ! Comprends-tu ? Le tonnerre gronde, Dieu parle, — et toi tu cries… Que penses-tu de toi-même !
Je lui répondis que j’avais le droit de chanter si je le voulais, de même que lui.
— Et moi, je ne le veux pas ! dit-il catégoriquement.
— Ne chante pas, lui dis-je.
— Et toi non plus, ne chante pas ! me répondit sévèrement Charko.