Charko se tenait à côté d’elle et approuvait ses paroles par des hochements de tête. Il était très ivre et, à chaque mouvement qu’il faisait, il se balançait comme si ses membres étaient dévissés. Sa lèvre inférieure pendait. Ses yeux ternes me regardaient avec une obstination stupide.

— Qu’as-tu à nous dévisager ? Rends-lui son argent ! cria la femme avec bravoure.

— Quel argent ? demandai-je étonné.

— Rends-le-lui, rends-le-lui ! Je te conduirai à la police. Rends les cent cinquante roubles que tu lui as pris à Odessa !

Que fallait-il faire ? Cette diablesse de femme pouvait vraiment, ivre comme elle l’était, ameuter la police et alors les autorités du village, sévères aux gens qui voyagent à notre manière, nous auraient fait arrêter. Et qui pouvait prévoir les suites d’une arrestation pour Charko et moi ? Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement la femme, ce qui ne me coûta certainement pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal, à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai. Elle tomba à terre entre les melons et s’endormit. Je couchai Charko et, le lendemain, de grand matin, nous quittâmes le village, laissant la femme avec les melons.

Malade de l’ivresse de la veille, le visage bouffi et chiffonné, Charko crachait sans cesse et soupirait profondément. J’essayai de lui parler ; mais, il ne me répondait pas et branlait seulement de la tête comme un cheval fatigué.

Le jour devenait chaud et l’air était imbibé des lourdes émanations du sol humide, couvert d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque aux épaules. Tout, autour de nous, était immobile ; la verte mer de velours soufflait vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils donnaient le vertige…

Pour abréger la route, nous suivions un étroit sentier sur lequel rampaient de petits serpents rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A notre droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de nuages étincelant l’argent au soleil : c’étaient les montagnes du Daguestan. Le silence qui régnait à l’entour endormait l’esprit et faisait doucement rêver. A notre poursuite, sur le ciel, avançaient lentement des monceaux noirs de nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel derrière nous, tandis que, devant, tout était clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent détachés et volassent brusquement dans l’espace, nous dépassant et masquant davantage le ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses roulements furieux se rapprochaient toujours. De grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un son métallique.

Nous n’avions où nous cacher. Tout devint sombre, et le bruit de l’herbe, bien que plus fort, fut comme peureux. Un coup de tonnerre éclata, et les nuages tressaillirent, saisis par le feu bleu. Puis, de nouveau, tout devint sombre et la chaîne argentée de montagnes se perdit dans l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents et, l’un après l’autre, les coups de tonnerre se mirent à rouler, terribles, dans la steppe déserte. L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait à terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait et s’agitait. Les éclairs aveuglants déchiraient les nuages… Dans leur éclat bleu se levait au loin la chaîne de montagnes, étincelante de feux bleus, argentée et froide, et, quand les éclairs s’éteignaient, elle disparaissait comme si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout grondait, frémissait, repoussait les sons et les faisait naître. On eût dit que le ciel, trouble et courroucé, purifiait par le feu la terre de toute souillure et que la terre tremblait d’effroi devant cette fureur.

Charko frissonnait et grognait comme un chien ahuri. Et je me sentais gai, soulevé au-dessus des choses quotidiennes, tandis que j’observais ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la steppe. Le merveilleux chaos m’entraînait et provoquait en moi une humeur héroïque qui emportait mon âme dans une terrible et sauvage harmonie.