Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un creux, fait dans le sable sec par le vent, non loin de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps dans le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis à côté et regardai la mer.

Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante activité. Les troupeaux de vagues roulaient sur la rive et se brisaient contre le sable, qui sifflait faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs blanches crêtes, les premières vagues frappaient bruyamment la côte de leur poitrine, reculaient vaincues et rencontraient d’autres vagues qui étaient venues les soutenir. Dans une étreinte d’écume, elles revenaient ensemble sur le bord et le battaient, désireuses d’élargir les limites de leurs vies. Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur toute la surface de la mer, naissaient les souples et fortes vagues, qui avançaient, avançaient toujours, en masses serrées, unies étroitement par une même volonté. Le soleil éclairait toujours plus brillamment leurs crêtes, et celles des vagues lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge de sang. Pas une goutte n’était perdue dans ce mouvement titanique de la masse d’eau, qui paraissait acharnée à une poursuite consciente, et allait bientôt, de ses larges coups rythmés, atteindre sa proie. La belle bravoure des premières vagues qui sautaient avec défi sur le bord muet m’enchantait, et il était bon de voir comme à leur suite avançait la mer, la puissante mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et pleine du sentiment contenu de sa force et de sa beauté.

Derrière une langue de terre qui coupait les vagues, sortit un immense vapeur qui, se balançant orgueilleusement sur le sein tumultueux de la mer, s’élança sur les vagues. Les vagues se ruèrent, furieuses, contre lui. Fort et beau, brillant au soleil de tout son métal, à un autre moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil créateur des hommes qui savent vaincre l’élément… Mais à côté de moi gisait un homme, — élément !


Nous cheminions dans la province de Tersk. Charko était ébouriffé et déguenillé à faire peur et méchant comme un diable. Pourtant, il ne souffrait plus de la faim, car il y avait du travail à volonté. Mais il se montra incapable de tout effort. Une fois, il tenta de se poster près d’une machine à battre le blé pour décharger la paille : mais, au bout d’une demi-journée, il y renonça, s’étant mis les mains en sang. Une autre fois, nous déracinions des troncs d’arbres ; alors, il s’arracha la peau du cou avec son épieu.

Nous n’avancions que lentement. Deux jours de travail, puis un jour de marche. Charko mangeait sans modération aucune et, par la faute de sa gloutonnerie, je n’arrivais pas à gagner l’argent qu’il fallait pour lui acheter quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement n’était que trous variés, grotesquement réunis par des pièces de différentes couleurs. Je le suppliai de ne pas entrer dans les cabarets des villages et de ne pas boire le vin qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune attention à mes remontrances.

Un jour, dans un village, il retira de mon sac cinq roubles que j’avais amassés à grand’peine et secrètement, bien qu’à son intention, et revint le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné d’une grosse femme cosak, qui me salua en ces termes :

— Bonjour, maudit hérétique !

Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai pourquoi j’étais un hérétique, elle me répondit avec aplomb :

— Parce que, grand diable, tu défends à ce garçon d’aimer les femmes ! Est-ce que tu peux le lui défendre, si la loi le permet ? Anathème !