— Tu ne comprends pas pourquoi je ris ? Non ? Je vais te le dire ! Sais-tu ce que j’aurais fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier ? Non, tu ne sais pas ? Eh ! bien, j’aurais dit : « Il voulait me noyer ! » Et j’aurais pleuré. Alors, on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en prison : tu comprends ?
J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie ; mais, hélas ! il eut bientôt fait de me convaincre du sérieux de son projet. Il me le prouva si bien et si clairement que, au lieu de me révolter de ce naïf cynisme, j’éprouvai pour mon compagnon, et pour moi-même aussi, la plus profonde pitié. Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un être qui vous raconterait, avec un clair sourire et du ton le plus sincère, son intention de vous tuer ? Que faire, s’il envisage cette action comme une charmante et spirituelle plaisanterie ?
Je me mis à lui expliquer avec feu toute la monstruosité de son idée. Mais il me répondit très simplement que je ne me mettais pas à sa place : n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui est dangereux ? Alors, j’eus une pensée amère.
— Attends ! dis-je, croyais-tu vraiment que je voulais te noyer ?
— Non !… Quand tu me poussas dans l’eau, je le pensai ; mais, quand toi-même descendis dans l’eau, je ne le pensai plus.
— Dieu soit loué ! m’écriai-je ; merci pour cela au moins.
— Non, ne dis pas : merci ! C’est moi qui te dirai : merci ! Là-bas, près du feu, tu avais froid, moi j’avais froid. Le paletot est à toi ; mais, tu ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas et tu ne pris rien pour toi. Voilà pourquoi je te dis : merci ! Tu es très bon, je le comprends. Quand nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai. Je te conduirai à mon père. Et je dirai à mon père : « Voici un homme. Fais-le manger, fais-le boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes. » Voilà ce que je dirai ! Tu demeureras chez nous, tu seras jardinier, tu boiras du vin, tu mangeras autant que tu voudras. Ah ! ah ! ah ! Tu vivras très bien ! C’est tout simple ! Mange et bois dans la même vaisselle que moi.
Il me dépeignit, longuement et en détail, les douceurs de la vie qu’il me préparait à Tiflis. Et moi, au bruit de ses paroles, je pensais à l’immense tristesse d’êtres qui, armés d’une morale nouvelle, de désirs nouveaux, partent seuls en avant, se perdent dans la vie et rencontrent sur leur route des compagnons qui leur sont étrangers et ne peuvent les comprendre… Elle est pénible, la vie de ces êtres isolés ! Le vent les chasse contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence, bien qu’ils ne tombent que rarement sur la bonne terre.
L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait d’or rosé.
— J’ai sommeil ! dit Charko.