— Mais de quoi donc ? en voilà une histoire ! Je dis : « allez, que Dieu vous accompagne, » et lui répond : « merci. » Pensais-tu que je t’enverrais au diable, hé ?
— Je l’avoue, je l’ai craint.
— Oh !… (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi enverrais-je un être humain sur une route mauvaise ? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je marche moi-même. Peut-être, un jour, nous rencontrerons-nous ; alors, nous nous reconnaîtrons. Peut-être faudra-t-il nous entr’aider… Au revoir !
Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs poils et nous salua. Ses compagnons firent de même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et nous partîmes. Charko riait de quelque chose…
— Qu’est-ce qui te fait rire ? lui demandai-je.
J’étais enchanté du vieillard et de sa conception de la vie, enchanté du vent frais qui précédait l’aube et qui nous soufflait à la poitrine, enchanté que le ciel, libre de nuages, fût sur le point de s’éclairer, le soleil de se montrer et le jour de naître.
Charko cligna de mon côté d’un air rusé et éclata de plus belle. Moi aussi, je souris en entendant son rire gai et sain. Les deux ou trois heures près du feu des bergers, et le bon pain avec du lard, n’avaient laissé subsister de notre fatigante équipée qu’une légère courbature dans les os ; mais cette sensation même allait disparaître pendant la marche.
— Pourquoi ris-tu ? Tu es content d’avoir échappé ? Tu vis, et même tu n’as pas faim ?
Charko secoua la tête négativement, me donna un coup de coude dans le côté, fit une grimace, éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais jargon.