Ils se turent.
Et à travers le bruit des vagues, il leur arrivait quelque chose comme des soupirs ou de tendres appels.
Quinze jours après, c’était de nouveau dimanche, et de nouveau Vassili Légostev, étendu sur le sable, près de sa cabane, examinait la mer et attendait Malva. Et la mer déserte riait, jouant avec les reflets du soleil, et des légions de vagues naissaient pour courir sur le sable, y laisser l’écume de leur crinière et retourner à la mer où elles disparaissaient. Tout était comme l’autre fois. Seulement, Vassili, qui naguère attendait sa maîtresse avec une paisible sécurité, l’attendait maintenant avec impatience… Dimanche dernier, elle n’était pas venue ; aujourd’hui, elle viendrait sûrement. Il n’en doutait pas ; mais il avait hâte de la voir au plus vite. Iakov ne serait pas là pour les gêner : avant-hier, en passant avec d’autres ouvriers pour prendre un filet, il avait dit qu’il irait à la ville, le dimanche, s’acheter des blouses. Il s’était loué à raison de quinze roubles par mois. Déjà, depuis quelques jours, il travaillait à la pêche ; il avait l’air hardi et gai. Comme les autres il répandait une odeur de saumure, et comme les autres il était sale et déguenillé. Vassili soupira, au souvenir de son fils.
— Pourvu qu’il résiste !… s’il se gâte, il ne voudra pas retourner au village… Et il faudra moi-même…
Sauf les mouettes, il n’y avait personne sur la mer. A l’endroit où elle était séparée du ciel par l’étroite bande sablonneuse du rivage, apparaissaient, par moments, de petits points noirs, qui bougeaient, puis disparaissaient. Mais toujours pas de bateau, bien qu’il fût déjà midi ; les rayons du soleil descendaient sur la mer perpendiculairement.
Deux mouettes s’étaient agrippées dans l’air et se battaient si fort que les plumes volaient autour d’elles. Leurs cris acharnés déchiraient la chanson gaie des vagues, si constante, si conforme à la triomphale paix du ciel éblouissant, qu’elle paraissait naître du jeu de la lumière sur la plaine de la mer. Les mouettes tombaient dans l’eau et là continuaient à se battre, criant aigrement de fureur et de douleur, et s’élevaient de nouveau dans les airs en se poursuivant… Et leurs amies, tout un troupeau, sans s’émouvoir de cette lutte méchante, attrapaient des poissons, et culbutaient dans l’eau transparente et verte qui scintillait…
Vassili observe les mouettes et s’attriste. « Pourquoi se battent-elles ? Est-ce qu’il n’y a pas assez de poissons dans l’eau ?… Les hommes aussi s’empêchent mutuellement de vivre. Si l’un d’eux choisit un morceau, l’autre voudra le lui arracher du gosier. Pourquoi ? Il y en a pour tout le monde dans la vie ! Pourquoi retirer à l’homme ce qu’il a déjà acquis ? Le plus souvent, c’est à cause des femmes que ces querelles éclatent. Un homme a une femme, mais un autre veut la lui enlever et s’efforce de l’attirer à lui. Pourquoi voler les femmes des autres, quand il y en a tant de femmes libres qui n’appartiennent à personne ? Tout cela n’est pas bien, et fait du désordre… »
La mer était toujours déserte. La petite tache sombre bien connue ne s’y révélait pas.
— Tu ne viens pas ? dit tout haut Vassili. C’est bon, je n’ai pas besoin de toi ! Que t’imagines-tu donc ?