Au loin, sur les vagues mortes du sable, se mouvait une silhouette humaine, petite et sombre ; à sa droite, rayonnaient le soleil et la mer puissante, et à gauche, jusqu’à l’horizon, il y avait du sable, toujours du sable, uniforme, désert, morne. Iakov vit l’homme solitaire et, clignant de ses yeux pleins de larmes, — des larmes d’humiliation et de douloureuse incertitude, — il se frotta rudement la poitrine de ses deux mains.

Dans la pêcherie, on travaillait avec activité. Iakov entendit la voix basse et succulente de Malva qui s’écriait avec colère :

— Qui a pris mon couteau ?

Les vagues bruissaient, le soleil rayonnait, la mer riait.

KONOVALOV

En parcourant distraitement un journal, je rencontrai un nom qui m’intéressa, — Konovalov, — et je lus ce qui suit :

« Hier soir, dans la chambre commune de la prison, Alexandre Ivanovitch Konovalov, âgé de quarante ans, citadin de la ville de Mourom, s’est pendu à la clef d’un poêle. Il avait été arrêté à Pskov pour vagabondage et était envoyé par étapes à sa ville natale. D’après le rapport du chef de prison, c’était un homme toujours tranquille, silencieux et rêveur. Le suicide, d’après l’avis du médecin, doit être attribué à la mélancolie. »

Je lus cette note brève, en petits caractères, — la fin des petites gens est toujours annoncée en petits caractères, — je la lus et je pensai que j’aurais peut-être, moi, la possibilité d’expliquer un peu la raison qui poussa cet homme rêveur à s’évader de l’existence. Je l’avais connu, j’avais demeuré avec lui. Peut-être n’ai-je pas le droit de me taire à son sujet ; c’était un brave garçon, et on en rencontre si peu sur le chemin de la vie !

… J’avais dix-huit ans quand je vis Konovalov pour la première fois. A cette époque, je travaillais dans une boulangerie comme aide du pétrisseur. Le pétrisseur était un ex-soldat musicien ; il buvait épouvantablement, souvent il gâtait la pâte, et, quand il était ivre, aimait jouer sur ses lèvres ou tambouriner des doigts sur n’importe quoi des airs variés. Si le maître boulanger lui faisait des observations au sujet de la pâte perdue ou du pain en retard, il devenait furieux, insultait son patron, l’insultait sans pitié et ne manquait pas de parler de son propre talent musical.

— J’ai fait sécher la pâte ? criait-il en hérissant ses longues moustaches rousses et en remuant ses lèvres épaisses et toujours humides. — La croûte est brûlée ? Le pain est humide ? Ah ! toi, que le diable t’emporte, gredin louche ! Est-ce pour faire cette besogne que je suis au monde ? Sois maudit avec ta besogne. Je suis un musicien ! As-tu compris ? Moi, quand l’alto avait bu, je jouais à sa place ; quand le hautbois était au cachot, je jouais du hautbois ; que le cornet à piston soit malade, qui donc pourrait bien le remplacer ? Soutchkov ! Présent ! Très heureux de rendre service, mon capitaine. Tim-tar-rom-da-di ! Et toi, paysan ? Donne-moi mes gages.