Émile Moreau.

A Londres, où il vécut après avoir quitté Genève, où il s’était réfugié tout d’abord, on l’appelait Moreau le Dominicain.

Émile Moreau, déjà militant sous l’Empire—il avait alors une trentaine d’années—se mêla, après le 4 Septembre, au mouvement révolutionnaire. Assidu aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de toutes les journées insurrectionnelles. Au 31 Octobre, il entra l’un des premiers à l’Hôtel de Ville en brisant les carreaux d’une fenêtre. Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte échelle!

De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la barbe rare, la tête enfoncée dans des épaules étroites, Moreau ne payait pas de mine. Ceux qui l’ont connu m’ont raconté qu’il était à la fois emporté et bon. Se mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses lèvres tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa bouche que dans un bégaiement confus. Commandant d’un bataillon du quartier Mouffetard, le 138e, qui comptait bon nombre de chiffonniers—Moreau était placier, bricoleur plutôt—quand le jour de la solde venait, il mettait en commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait le tout au prorata des charges de famille.

Wroblevski avait pris Moreau pour chef d’état-major. Il avait en lui toute confiance.

Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d’avoir fait fusiller les Dominicains.

Voici ce que m’a écrit à ce sujet mon vieil ami Jules Montels, qui fut chef de la 12e légion:

Le 30 août 1871—m’écrit Montels—le lendemain de mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s’aidant d’une canne, n’étant pas encore complètement guéri de la blessure qu’il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).

Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d’une blouse passée sur un veston, eut l’énergie de venir de Paris à Genève, prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.

Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur pied.