Pendant tout le trajet, de la prison au mur contre lequel ils seront adossés, on ne les quittera pas un seul instant du regard. C’est le revolver braqué sur la tempe qu’ils seront accompagnés. Quand les derniers coups de feu auront éclaté, on fouillera le bloc sanglant pour s’assurer qu’ils sont bien là et que pas un n’a échappé.

Quels étaient ces hommes? Pourquoi cette haine implacable?

Pour ceux qui les menaient à la mort, le crime des quatre otages civils était d’appartenir à la police, avec cette circonstance, particulièrement aggravante pour trois d’entre eux, Largillière, Ruault et Greffe, qu’ils étaient accusés d’avoir trahi leurs compagnons de luttes politiques en s’enrôlant parmi les agents de la police impériale.

On n’avait certes aucune trahison à reprocher à l’officier de paix Dereste. Son crime était «d’avoir fait son devoir». Il avait été mêlé à toutes les affaires politiques de la fin de l’Empire. Secrétaire du fameux chef de la police secrète, Lagrange. C’est pour cela seul qu’il avait été choisi.

Largillière, vieux combattant de 1848, avait été, pour sa participation à l’insurrection de Juin, condamné aux travaux forcés. Il fut gracié. Il figura parmi les accusés du procès de la Renaissance (décembre 1866-janvier 1867) à côté de cette jeunesse qui devait, pour une bonne part, être de la Commune.

Ruault parut dans le procès dit de l’Opéra-Comique.[96] Il était lié avec Delescluze. Un de ceux qui l’avaient connu et estimé, et qui était bien loin de se douter de la vérité, Ranc, pleura, m’a-t-on dit, quand il apprit la terrible accusation qui pesait sur Ruault.

Greffe avait, dès 1861, inauguré, avec quelques jeunes, la campagne des enterrements civils. Il était le plus ardent et il amenait chaque jour de nouvelles recrues. Protot,[97] qui en était alors à ses premières armes, me disait tout récemment encore ses impressions sur Greffe, comment, sous couleur de faire des néophytes, il avait entouré, cerné de gens suspects ses jeunes amis.

Comment fut connue la trahison de ces trois hommes, comment ils furent arrêtés et écroués à Mazas, Émile Giffault, qui joua à la Préfecture de police, près de Raoul Rigault, un rôle de confiance, et qui fut chargé de s’assurer de Largillière et de Ruault, me l’a raconté. Voici son récit, dans ses curieux et poignants détails.

Largillière, Ruault et Greffe

Dans le courant d’avril 1871, Émile Giffault songea à examiner de nouveau (des recherches avaient déjà été faites après le 4 Septembre) les papiers trouvés dans le cabinet du chef de la police secrète impériale, Lagrange.