—Je n’oublierai jamais cette minute poignante, me disait Alphonse Humbert, l’un des trois amis nommés tout à l’heure. Pas un de nous n’osait se lever pour aller à la fenêtre... La patronne du cabaret entra, tenant à la main le plat que nous lui avions commandé pour notre repas, un plat de lapin sauté. Elle s’arrêta, pâle comme une morte. Les larmes mouillaient ses yeux. Elle posa vivement sur la table le plat que ses mains tremblantes ne soutenaient plus. Elle se cacha la figure et se mit à sangloter... Les coups de feu continuaient. Nous restions là, muets, atterrés... Enfin, nous n’entendîmes plus qu’un bruit confus, comme la fuite d’un régiment en déroute... Quand nous sortîmes, la porte du jardin était ouverte. Je m’appuyai contre la clôture en barreaux qui longeait la rue du Borrégo. Les arbustes brisés, le sol piétiné, semblaient avoir été ravagés par un ouragan... Au pied du mur, une masse effrayante, déjà à demi noyée dans l’ombre, qui était le tas de cadavres.

le massacre

Je sus plus tard comment s’était consommé le massacre.

L’un des acteurs du drame, l’un de ceux qui conduisaient le cortège, me détailla, devant le mur même, la scène sanglante.

Debout, à gauche, sur un petit mur bas, à quelques mètres de la haute muraille du fond, le capitaine Dalivous, sabre au clair, interpelle la foule.

Les fusils sont déjà abaissés.

—Attendez! crie Dalivous. Ne tirez pas encore! Attendez mon commandement!

A droite du mur, dans le passage qui relie le jardin à la cour du secteur, on voit, à travers les branches, les pantalons des gardes de Paris et les soutanes des prêtres.

Les militaires sont à quelques pas.

Ils sont dix.