entre les deux gendarmes
A cette apostrophe, deux gendarmes se détachent de la longue banquette où ils font comme une grosse tache bleue, semée de points brillants qui sont les boutons d’uniforme, les pommeaux des sabres. Ils viennent m’encadrer, si étroitement, que je sens leur corps épais me serrer comme dans un étau.
Et je pense à part moi:
—Je suis foutu, cette fois. Tout à l’heure je pouvais encore m’en tirer. Pris par hasard dans la rue, sans indication aucune, avec ma figure de blanc bec, où pointe un semblant de moustache, pas l’air d’un insurgé du tout, qui diable m’eût reconnu! Mais maintenant c’est une autre affaire. Me voici signalé. J’ai appelé cet homme «citoyen». Je ne puis être autre chose qu’un dangereux coquin... Citoyen! Quelle mauvaise habitude nous avons prise vraiment pendant le siège! Sapristi! Pourquoi ma langue a-t-elle fourché... Et dire que ma peau se trouve compromise par un seul mot, trois simples syllabes...
Comment sortir de là?...
Il est à peu près dix heures. Je n’ai rien pris depuis la veille. Voici quatre grandes heures que je cours les rues. Et avec quelles émotions! Je revois un instant devant moi le cadavre du fédéré de la barricade de la rue Racine, et, alignés, les morts insultés de la place Saint-Michel.
Un feu de peloton coupe mes rêveries...
J’examine la salle, l’antichambre où j’attends. Une salle nue, avec des boiseries d’un gris sale. Tout autour, des bancs. Et, sur ces bancs, d’autres gens, arrêtés comme moi, comme moi serrés aux flancs par des gendarmes. Pas un mot, pas un souffle.
A deux pas, mon ami A... J’envie presque son sort. Il n’a pas parlé de «citoyen». Si on allait le relâcher et me garder, moi tout seul! J’ai comme un frisson d’envie, de jalousie, en songeant que, dans une heure, il pourra être libre. Où serai-je, moi?
Je me mets à songer à tout ce qui pourrait m’aider à me sauver.