D’abord, je vais tout à l’heure donner un faux nom. Comment vais-je m’appeler? Un nom bien bourgeois, qui n’éveille aucun soupçon. Et je songe au nom d’un camarade de collège—le collège d’Étampes, où j’ai commencé mes études—qui se présente à mon esprit. Langlois. Je me suis appelé Langlois. Si les registres de la prévôté du Luxembourg ont été conservés, on retrouverait ce nom:
«Langlois, arrêté rue de Vaugirard, neuf heures du matin, jeudi 25 mai. Interrogé à une heure. Envoyé à la queue.»
J’expliquerai plus loin cette expression: «Envoyé à la queue».
A la cour martiale du Luxembourg, c’était la mort.
ma montre
Ai-je sur moi quelque chose qui puisse me dénoncer? Car on va me fouiller. Je repasse dans ma mémoire le contenu de mes poches. Mes cartes de la Commune, je les ai déchirées avant de sortir de l’hôtel de la rue Cuvier. Je n’ai point d’autres papiers. De ce côté je suis tranquille.
Subitement, je sens comme un fer rouge me brûler la gorge.
—Ma montre!... ma montre de cuivre!... Dans ma poche de gilet!... C’est toi qui vas me dénoncer, montre de malheur...
Il y a huit jours, j’ai acheté une montre, une pauvre montre de cuivre doré, qui m’a coûté la modique somme de neuf francs.
Sur le boîtier, j’ai gravé à la pointe du canif mon nom, mon adresse, et, à côté, cette mention terrible: rédacteur du Père Duchêne. Au-dessous, un Vive la Commune, foutre!... C’est ma condamnation certaine.