Naïfs collectionneurs, ouvrez—comme disait le Père Duchêne—ouvrez l’œil.
Et le bon!
PAR LA VILLE RÉVOLTÉE
CHEZ GLASER[183]
(La Brasserie de la rue Saint-Séverin)
coup d’œil
Derniers mois de l’Empire.—Rue Saint-Séverin. La deuxième maison à gauche, près le boulevard Saint-Michel. Aujourd’hui, une librairie. Le numéro 40. En 1870-71, une brasserie de modeste apparence. Au-dessus de la porte d’entrée, un gros tonneau de verre. On voit encore, sur la pierre, deux taches de ciment, marquant la place des trous où s’enfonçaient les supports de fer. Le seuil franchi, une salle claire. Billard au fond. Tables de marbre blanc. Au comptoir, lisant un journal, un homme à barbe brune, la physionomie ouverte. Le patron. Glaser. Instituteur en Alsace, Glaser a été, pour ses opinions républicaines, révoqué par le gouvernement impérial. Il a quitté son pays. Pour vivre, il a ouvert la brasserie de la rue Saint-Séverin, à l’enseigne: Au Tonneau. Ou encore, Brasserie Rhénane. Nous disons, «chez Glaser».
Une belle chambrée, quand nous sommes là, le soir, sur le coup de dix ou onze heures. Tous, à quelques très rares exceptions, plus tard, de la Commune. Les uns à l’Hôtel de Ville: Vallès, Longuet, Vaillant, Rigault, Jourde, Régère, Vermorel, Léo Melliet, Oudet,[184] Tridon, Courbet.[185] Humbert et moi, ferons avec Vermersch, le Père Duchêne. Maroteau, la Montagne, qui le mènera au bagne et à la mort, à l’hôpital de l’île Nou. Lullier,[186] général, ou à peu près. Il ira, lui aussi, au bagne. Briosne, Ducasse, Teulière, orateurs en vogue des réunions publiques. Passedouet sera maire du treizième. Il mourra, comme Maroteau, en Calédonie. Lucipia, encore au bagne. Maître sera chef de notre fameux bataillon des Enfants du Père Duchêne. A cette table, une demi-douzaine qui siégeront, à côté de Rigault et de Ferré, à la préfecture de police: Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux frères), Sornet. Aconin, adjoint au Panthéon après avoir été capitaine au 248e. Eudes[187] et Brideau,[188] qui seront pris pour l’affaire de La Villette, condamnés à mort, délivrés, à la veille d’être fusillés, par le Quatre-Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police. Il arrêtera Gustave Chaudey. Treillard, un vieux de Décembre, sera directeur de l’Assistance publique. Il mourra fusillé dans la cour de l’École polytechnique. Édouard Roullier entre, un volume de Proudhon sous le bras, traînant après lui, accrochés à sa longue blouse bleuâtre, déteinte par les multiples lavages de la citoyenne Roullier, deux ou trois mioches geigneux. Paget-Lupicin, plus tard directeur de l’Hôtel-Dieu, balance de sa main gauche sa calotte de fausse fourrure. Henri Bauer sera déporté. Albert Callet, qui accompagnera Grousset à la délégation aux affaires étrangères, s’en tirera avec cinq ans de prison. Et tant d’autres. Cavalier (après le siège), ce bon Pipe-en-Bois, à qui Alphand viendra rendre justice devant le conseil de guerre. Le grand Petite, qui s’en ira en exil à Genève. Pierre Denis, qui ne sera pas poursuivi, bien qu’il ait fait presque tous les premiers Paris du Cri du Peuple. Noro, futur chef du 22e bataillon, brosse, pour le moment, une immense toile, les Derniers Montagnards, mal à l’aise dans son étroite chambrette du sixième. J’allais oublier Gill, qui sera conservateur du musée du Luxembourg.
O cher temps envolé!—Quand, la grille fermée,
Nous allions, tous les deux dans l’ombre parfumée,
Seuls maîtres des lilas; le doux silence...
T’en souviens-tu?—C’était du temps de la Commune.