—C’est bien le sabre de Maître, me dis-je. Je l’ai quitté hier, vers quatre heures. Il a dû être cerné avec ses hommes en faisant le dernier coup de feu... Fusillé contre le mur le plus voisin... Quelque soldat aura pris son sabre et l’aura apporté ici comme un curieux trophée, pour en faire hommage à l’un de ses chefs, le prévôt peut-être. Ou encore, Maître aura été fait prisonnier, conduit ici, désarmé. Il aura passé par cette même salle où je suis en ce moment, emmené comme on vient d’emmener sous mes yeux les deux qui ont été jugés avant moi.
Je fixe toujours le sabre, dont je ne puis détacher mes yeux. Je le scrute dans ses moindres détails. Je voudrais m’assurer que c’est le sabre d’un autre, un sabre de gendarme ou de cavalier tué pendant la bataille.
Mais non, c’est bien le sabre du chef de notre bataillon des Enfants du Père Duchêne. C’est bien sa coquille dorée, sur laquelle se détache une large et hautaine fleur de lys. Si je pouvais tirer du fourreau la lame richement gravée, je ferais lire au prévôt cette devise en gros caractères: «Vive le Roi!»
Certainement, il serait difficile de rencontrer deux sabres semblables dans les deux armées en ce moment encore en présence. Découvert un jour dans une armoire du Palais de Justice, où il devait sommeiller depuis nombre d’années, ce sabre étrange, qui avait orné le flanc d’un garde du corps de Louis XVIII ou de Charles X, était venu échouer à la caserne de la Cité, en face de Notre-Dame.
Un jour que nous étions allés, Vermersch[11] et moi, déjeuner au mess des officiers du bataillon, j’avais avisé dans un coin ce sabre phénoménal dont nous avions beaucoup ri. Et depuis, Maître l’avait adopté.
Ma conviction était faite. Notre vaillant commandant était mort.
Je ne sus que plus tard la vérité.
Le commandant des Enfants du Père Duchêne était vivant. Au premier jour de la lutte dans les rues, il avait remis son sabre à son capitaine d’état-major, Samson, un vieux soldat de Crimée et d’Italie, que je vois encore, dans la cour de la caserne, étalant sur sa poitrine la rangée de médailles attestant ses glorieux services. Samson avait été pris à la Croix-Rouge et fusillé.
Un soldat du peloton avait dû s’emparer du sabre, et l’apporter à la Prévôté militaire du Luxembourg.
interrogatoires