—Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit Slom en m’abordant. Nous irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble.
Nous filons sur la Tour de Peilz, où s’est réfugié le grand artiste, que poursuivent à Paris des haines féroces.[207]
—Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de la Tour de Peilz.
Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de la belle après-midi son large rire.
Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis sont là.
—Déboulonneur! déboulonneur! Quelle bonne blague! Eh bien! oui, j’ai demandé qu’on la déboulonne. Vous entendez: dé-bou-lon-ner. Et non pas la foutre à bas. La déboulonner!
Courbet faisait ici allusion à la pétition qu’il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant le vœu—nous tenons à reproduire intégralement ce texte—que le gouvernement de la Défense nationale veuille bien l’autoriser «à déboulonner la colonne, ou qu’il veuille bien lui-même en prendre l’initiative, en chargeant de ce soin l’administration du Musée d’artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l’hôtel de la Monnaie».[208]
—La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout le monde, que la colonne n’était qu’un gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents canons d’Austerlitz! Ah! bien oui! tout en bronze! Vous l’avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n’y en avait pas l’épaisseur d’un ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal!
Et Courbet, après un moment de silence, nous raconte une histoire étrange, que je regrette de n’avoir point notée à temps, afin d’en retrouver aujourd’hui les détails exacts avec chiffres et dates.
—Leur colonne! nous disait-il en s’animant. Eh bien! moi, je voulais la reconstruire... Et mieux qu’ils ne l’ont fait, et moins cher. J’en avais bien le droit, puisque je la paye tout seul. Car je la paye avec mes tableaux, qu’ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après que l’on m’eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère, et j’ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m’a renvoyé aux entrepreneurs.