La femme de Besson, une forte et gentille ménagère, qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses. Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme! Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui reluisait, appendue aux murs, comme un arsenal.
Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu’il ne quittait plus.
Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place, un grand remuement d’hommes armés. Des estafettes arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive? Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous les jours.
Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement de la canonnade.
Une large lueur éclairait le ciel à l’horizon. Ce grand silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux au-dessous de nous, la bataille que l’on devinait acharnée, là-bas—tout cela était bien fait pour nous serrer le cœur.
—Mon vieux,—me dit subitement Vermersch, avec cette pointe d’ironie gouailleuse qui était pour lui une pose constante—les gens comme Besson sont les vrais heureux. Je te parie qu’il dort maintenant à poings fermés avec sa femme.
—A moins qu’il ne soit à ronfler dans son fauteuil, répondis-je en riant.
Le mercredi 24 mai—le ministère de la Justice avait été occupé par les troupes le mardi—je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à mi-chemin du Château-d’Eau. Équipé. Son chassepot à la main.
—Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant.
Son fauteuil! il ne le reverrait plus. Il avait même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les bonnes soirées, les dîners tranquilles, adieu les honneurs, et la satisfaction d’une bonne place pour la vie, avec la retraite au bout.