—Et qu’est-ce que tu fais par ici? lui demandai-je.

—Mais... j’ai rejoint mon ancien bataillon. Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l’instant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans.

Et il montrait l’église Saint-Ambroise.

Nous nous quittâmes.

Je n’entendis jamais plus parler de Besson.

Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son sort. L’infortuné, brave autant que simple et dévoué, fut-il un de ceux que l’on fusilla à la Roquette, et desquels M. de Mun a dit qu’ils étaient morts «avec insolence»?[217] Dort-il dans quelque square ou dans quelque fosse creusée dans les nécropoles après le massacre? Nul ne l’a rencontré, ni dans les prisons de Versailles, ni en Calédonie, ni en exil.

PROTOT ET ME ROUSSE

Me Rousse, qui fut bâtonnier de l’ordre et membre de l’Académie française, a laissé, d’une visite qu’il fit à la délégation de Justice en avril 1871, un récit, publié tout d’abord dans la Revue des Deux-Mondes,[218] et qui, depuis, a eu les honneurs d’innombrables reproductions. Voici ce récit. Nous n’en donnons ici que la partie purement descriptive:

Comme j’ouvrais la porte de l’antichambre du ministère de la Justice—raconte Me Rousse—deux hommes sortaient, portant, accroché en travers d’un bâton, un seau rempli de vin. L’un d’eux me salua comme une vieille connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu’il est à la chancellerie depuis sept ans, qu’il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d’attente est pleine de monde, j’ai prié ce brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d’un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c’est bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d’individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d’uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j’aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J’étais devant le garde des sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il devint très pâle, et m’invita très poliment à m’asseoir pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance...

Nous causions, un de ces jours derniers, à la Bibliothèque Nationale, avec Protot, de ce tableau tracé par Me Rousse.