A l’entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés portent le vin dans des seaux. D’autres les vivres.
La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le plus grand nombre en uniforme, dans cette vareuse que nous n’avons pas quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré...
—Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire passer ma carte?
—Mais oui... Donnez... Du reste, entrons ensemble...
Nous entrons... Protot est là... devant le grand bureau de gauche, au fond... Je vais vers lui... J’attends deux minutes la fin d’une conversation engagée avec une dame qui se plaint que son notaire n’ait pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu’il a dû les envoyer à Versailles, en lieu sûr... La dame est partie... Je serre la main de Protot... Je lui remets la carte, qu’il me fait lire... Je n’ai pas eu la curiosité de la regarder. Alors seulement, je sais le nom du visiteur:
Maître Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats.
Protot s’est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d’artilleur. Avant d’être commandant du 217e bataillon fédéré, Protot a été, pendant le siège, maréchal des logis-chef de la 2e batterie bis de l’artillerie auxiliaire. Pendant trois mois il a campé, avec sa batterie, sur les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau d’Avron. Il n’a pas quitté son costume. Sa vareuse, qui a couché avec lui dans la boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande rouge, il chausse les bottes courtes qui complètent son uniforme.
Me Rousse a raison. Le «veston» n’est pas de la première fraîcheur. Il a le tort d’avoir fait la dure campagne.
Je m’étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc qu’à demi la conversation de Protot avec Me Rousse. Il s’agissait de l’affaire Chaudey. Me Rousse, après quelques minutes d’entretien calme, ayant marqué son impatience, j’entendis distinctement Protot disant à son visiteur, d’une voix ferme:
—Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le ministre de la Justice.