Et c’est un spectacle empoignant. Tous les visages vont vers la Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement. Je n’oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc peplum, comme une large tache de sang, le rouge du drapeau frangé d’or. La chevelure étalée sur les épaules nues, la poitrine large, le bras solide et musclé, la bouche grande ouverte et tordue, le regard fixé là-haut, comme dans une brutale extase. N’ai-je point devant moi la forte femme des Iambes de Barbier—celle qui veut qu’on l’embrasse, avec des bras rouges de sang?
La Bordas, pendant qu’elle dit la Canaille, ne symbolise-t-elle pas, pour cette foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l’armée des révoltés, l’armée de cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par delà les remparts...
Des trépignements et des acclamations coupent ma rêverie... La scène est de nouveau déserte. La première partie du concert est achevée. C’est l’entr’acte.
—Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à l’heure. Je vais tâcher de la voir. Je te retrouverai ici.
Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magnifique, vidée en un clin d’œil, abandonnée pour la longue table chargée de bouteilles et de verres que j’ai vue tout à l’heure. Et je songe. Je cherche à mettre, sur les traits immobiles des guerriers de la grande épopée, des noms. Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult, Oudinot?... Il n’y a que quelques mois, la brillante cour impériale étalait, à cette même place où je suis, ses falbalas éblouissants... Que de choses depuis... Et, si j’avais pu deviner, que de choses encore, toutes proches... Si j’avais su que, dans quelques jours, toutes ces dorures, tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec, allaient s’effondrer dans le plus effroyable des incendies...
—Tiens, c’est vous?
Lissagaray.
Si nous allions respirer, tout de même...
Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans le noir. Lissagaray me conduit. L’escalier mène, paraît-il, aux combles, d’où nous aurons la vue sur les jardins, et la fraîcheur. Nous sommes arrivés. Par une lucarne ouverte, le ciel plein d’étoiles. Mais il ne fait pas clair là-dedans! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus notre point de départ. Ce n’est qu’après une demi-heure de recherches que nous remettons le pied sur les marches de l’escalier. Nous sommes vite en bas. Agar venait de quitter la scène. Vermersch n’était plus là.
Il ne nous reste qu’à partir. Nous repassons devant les deux gentilles cantinières, qui nous tendent encore une fois leur aumônière.